Un été sous le signe du « deux poids, deux mesures » raciste en France

La bagarre au terminal d’Orly entre les rappeurs Booba et Kaaris ainsi que leurs groupes respectifs a occupé une grande partie de l’attention médiatique. Il est évident que le spectacle qu’ont offert ces individus est affligeant – et assez ridicule – à de nombreux titres. Il n’y a pas de débat sur ce point. Mais comparées à d’autres affaires de ces derniers mois, autrement plus graves qu’une rixe publique dans un aéroport (et le vol d’une bouteille de parfum...), les conséquences judiciaires et le traitement médiatique de cette bagarre éclairent d’une lumière crue le « deux poids, deux mesures » raciste qui règne en France.

En effet, constatons que Booba et Kaaris dorment en prison jusqu’à leur procès, bien que leur notoriété et les enjeux de leur carrière rendent inexistant le risque de fuite jusqu’à leur procès. De même, il existe bien d’autres dispositifs pour un magistrat dans le cadre du contrôle judiciaire que la détention provisoire s’il veut éviter le risque de poursuite d’hostilités entre les deux groupes. Notons également qu’en ce qui concerne Kaaris la presse n’a pas respecté la loi Guigou empêchant de diffuser des images d’un individu menotté alors qu’il n’a pas été condamné....

Le contrepoint avec « l’affaire Benalla » (qui est en réalité l’affaire « Macron-Collomb-Benalla-Crase ») est évident tant les passe-droits dont le sbire d’E. Macron a bénéficié sont scandaleux. Mais il ne faudrait pas s’arrêter à cette comparaison. En effet, la France est, dans le même temps, un pays où un criminel notoire tel que Jérôme Cahuzac, condamné pour fraude fiscal et blanchiment d’argent alors qu’il était ministre du budget (en ayant menti à ce titre au parlement sur les accusations dont il faisait l’objet et qui se sont révélées vraies) ... n’a pas passé un jour en prison ! J. Cahuzac n’a pas été incarcéré jusqu’à son procès, et il a fait appel de sa condamnation à trois ans de prison ferme et cinq ans d’inéligibilité pour fraude fiscale et blanchiment, ce qui en suspend l'exécution. En appel, il a été condamné à 2 ans de prison ferme alourdies de 2 ans avec sursis, 300 000 € d'amende et 5 ans d'inéligibilité. Cette peine permet à l'ancien ministre d'éviter la prison, celle-ci étant obligatoirement aménageable. Or, chacun admettra que ses exactions sont d’une gravité sans commune mesure avec ce qui est reproché aux deux rappeurs.

Poursuivons nos comparaisons avec d’autres faits qui se sont déroulés cet été : à un mois d’écart, des membres de groupes armés projetant d’assassiner des musulman·e·s (ainsi que, par ailleurs, Jean-Luc Mélenchon) sont, eux, sortis de détention et ont été placés sous contrôle judiciaire. Nous sommes pourtant, là aussi, dans des catégories de faits autrement plus grave qu’une pitoyable bagarre retardant quelques vols... Jugeons plutôt :

En octobre 2017, un groupuscule d’extrême-droite, nommé OAS en « hommage » à l’organisation historique pro-Algérie française, était démantelé. Ses membres, dirigés par Logan Nisin, passé par le FN, avaient prévu des attaques contre la communauté musulmane et des représentants politiques comme Jean-Luc Mélenchon et Cristophe Castaner. Ce groupuscule armé avait pour mot d’ordre "Enclencher une re-migration basée sur la terreur" (sic)... Plusieurs de ses membres ont été remis en liberté sous contrôle judiciaire en juillet 2018.

Fin juin 2018, une dizaine de membres du groupuscule d’extrême-droite « Action des Forces Opérationnelles » étaient interpellés dans le cadre d'une enquête sur un projet d'attaque ciblant des musulmans. Selon les enquêteurs, ces individus avaient « un projet de passage à l'acte violent aux contours mal définis à ce stade, ciblant des personnes de confession musulmane », en d’autres termes des attentats racistes. Deux des membres de ce groupe, dont le leader est un policier à la retraite nommé Guy Sibra, ont été remis en liberté sous contrôle judiciaire.

Or, non seulement Guy Sibra a été remis en liberté... mais, de plus, un quotidien à grand tirage, Le Parisien, a ouvert ses colonnes pour un entretien (des « confidences » sic) d’une invraisemblable complaisance à ce fasciste, dont le site internet s’appelle « Guerre de France » (et dont le contenu est à « la hauteur » de l’intitulé) ! Cet entretien définit G. Sibra comme un « homme en colère » (et pas comme le dangereux fasciste qu’il est) et lui offre tout simplement une tribune, dans laquelle il se dédouane de tout projet meurtrier (ce qui lui est bien utile alors qu’il est poursuivi en justice pour cela...) et se présente même comme un « humanitaire » qui cherche à se « défendre », sans être confronté au contenu du site de son groupuscule dont tout le propos est de faire la guerre aux immigrés et aux enfants de l’immigration en France.

Au regard de ces faits, qui ne sont que quelques exemples parmi de nombreux autres, il est possible de tirer deux conclusions.

La première est que le traitement judiciaire de l’affaire « Booba-Kaaris » est une indication que l’inégalité économique n’épuise pas la question, les patrimoines de Booba et Kaaris étant importants. Il s’agit plutôt d’un problème de racisme en tant que phénomène social auquel sont confrontés les enfants de l’immigration des quartiers populaires. Cependant, la plupart des enfants de l’immigration n’ont pas le patrimoine de ces deux rappeurs et subissent, de plus, les conséquences de leur pauvreté.

La deuxième conclusion est que ce « deux poids, deux mesures » survalorise la répression et l’incarcération pour cette population tout en euphémisant les discours, projets et actes de fascistes ; il constitue donc une menace pour leurs vies comme l’indique l’affaire de Beaune-en-Bourgogne.

En effet, sept jeunes ont été blessé·e·s à Beaune (Côte-d’Or) dans la nuit du dimanche 29 au lundi 30 juillet, visé·e·s par des coups de feu. La situation médicale de l’une des victimes de cette tentative de meurtre, Yassin, n’est toujours pas stabilisée à l’heure actuelle. Tou·te·s souffrent de séquelles psychologiques. Or, les suites médiatiques et judiciaire de cette affaire sont édifiantes. En ce qui concerne l’enquête, le site de France 3 Bourgogne-Franche-Comté indique que « le procureur de la République estime que c’est une piste comme les autres. Il reconnaît néanmoins que des propos racistes ont très certainement été prononcés. » . Le propos est stupéfiant : des propos racistes auraient « très certainement été prononcés » lors d’une tentative de meurtre mais la piste raciste est une « piste comme les autres ». A croire que ce qui sortait de la bouche des assaillants n’avaient aucun rapport avec leurs actes au même moment, qu’ils auraient pu tout aussi bien chanter la « danse des canards » mais – pur hasard – c’est tombé sur des insultes racistes !... De qui se moque-t-on ? Dans le même temps, les principaux médias français, notamment les journaux télévisés ne se font guère l’écho de cette affaire qui date d’il y a deux semaines (comparons la couverture de la rixe Booba-Kaaris à une tentative de meurtre multiple accompagné d’insultes racistes... ), si bien que même leurs homologues belges de la RTBF ont été interpellés par ce silence.

En un sens, cet épisode peut également être rapproché de l’initiative de fascistes européens dans les Alpes pourchassant des migrants et bénéficiant de la totale passivité de l’Etat français. Pourtant les institutions françaises auraient pu poursuivre en justice ces bandes fascistes   malgré les dénégations (malhonnêtes pour ne pas changer) du ministre de l’intérieur Gérard Collomb qui est trop occupé à organiser la chasse aux migrants, à poursuivre celles-ceux qui en sont solidaires (en instrumentalisant pour cela « la lutte contre les passeurs »)... et à ne pas être au courant de ce que fait A. Benalla avec les éléments de ses services. 

Il convient enfin de relever les premières réactions après cette tentative de meurtre multiple. Le maire de Beaune a envisagé l’établissement d’un couvre-feu sur le quartier avant d’en être dissuadé par les habitant·e·s et les premières dépêches se focalisaient, par un quasi réflexe pavlovien, sur la possibilité d’un règlement de compte entre gangs....

En somme, cette suite d’affaires estivales dresse le tableau d’une France où sont prégnantes des logiques de racisme structurel, avec pour conséquence, d’une part, une surréaction répressive contre les immigrés et leurs descendants et, d’autre part, une sous-réaction contre ceux qui veulent les terroriser.

Il est temps que les différentes initiatives (dont certaines d’ampleur) visant à enrayer cette logique constituent un grand mouvement commun avec, aux premiers rangs, des militant·e·s issu·e·s des populations directement confrontées à ce racisme structurel.

Emre Ongün

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