Un nouveau spectre hante l’Europe

Pour reprendre la phrase fameuse de Karl Marx dans le Manifeste du parti communiste de 1848, on peut aujourd’hui affirmer qu’un spectre hante à nouveau l’Europe. Il ne s’agit plus désormais de celui du communisme, mais d’un spectre à deux visages, visages qui ont les traits de l’extrême droite pour l’un et du séparatisme pour l’autre. La quasi-totalité des pays européens connaissent en effet la montée en puissance de mouvements nationalistes xénophobes ou séparatistes, et cela indépendamment de la couleur des gouvernements en place. La seule différenciation qui peut être notée – mais nous ne l’analyserons pas ici – est que ce sont plutôt les pays fédéraux qui génèrent des revendications séparatistes (Espagne, Belgique, Royaume-Uni) et les pays plus centralisés – tels que la France ou la Hongrie - qui abritent les mouvements d’extrême droite les plus importants. La concomitance de la montée en puissance de ces deux courants ne doit rien au hasard. Ils sont en effet désormais perçus par une part croissante de la population comme une réponse à la crise de société que traverse le continent. Mais dans la réponse qu’ils apportent, s’ils présentent des analogies, ils divergent aussi sur un point fondamental, qui est celui de l’État. Il apparaît aujourd’hui nécessaire de tenter de comprendre pourquoi, à côté de l’abstention, la désespérance et la colère sociale trouvent un débouché politique vers ces courants plutôt que vers la gauche radicale.

D’une crise économique à une crise de société

La crise économique qui a éclaté à partir de 2007-2008 doit être vue comme l’ultime avatar d’une crise plus profonde de société. Pourquoi affirmer cela ? Après trente ou quarante ans de marche en avant, le capitalisme dans sa forme financiarisée et mondialisée a en quelque sorte gagné la partie. Il constitue aujourd’hui un cadre de référence qui interfère plus ou moins profondément avec la quasi-totalité des activités humaines. L’idéologie de marché est devenue hégémonique bien entendu dans la sphère économique, mais a aussi gagné l’ensemble des autres compartiments de la vie humaine.

Sur le plan social, le primat du marché qui inspire la réduction de la sphère d’intervention de l’État et plus largement des institutions publiques, induit une remise en cause des catégories considérées comme des biens publics ainsi que des mécanismes de solidarité, cela au profit d’un élargissement du champ de la concurrence. Qu’ils s’agisse d’eau, d’énergie, mais aussi d’éducation, de santé, de Sécurité sociale, de retraites, les services publics qui assuraient l’essentiel de ces activités sont aujourd’hui soumis à la concurrence d’acteurs privés ou bien tout simplement privatisés.

Sur le plan politique, le mercantilisme inspire la quasi-totalité des politiques mises en œuvre dans le monde développé. De moins en moins d’activités apparaissent comme devant relever d’une intervention publique. La monnaie est ainsi confiée en Europe à une institution – la BCE – qui a été voulue comme indépendante des gouvernements – qui en démocratie sont censés tirer leur légitimité du peuple – et se retrouve mécaniquement aux mains de responsables « pro business », car il n’y a pas cinquante possibilités, c’est l’un ou l’autre des termes de l’alternative. Autre exemple de domaine qui semblait relever exclusivement du champ d’intervention régalien de l’État, la défense s’ouvre de plus en plus à des acteurs privés.

Enfin, sur le plan des relations humaines, l’idéologie de marché pousse à les considérer comme de simples interactions entre individus. Arrivé à ce stade, on peut comme au début du siècle dernier[1] parler à nouveau de « société de marché». Or, ce primat du mercantilisme dans l’ensemble de la sphère sociale ne peut pas combler le besoin ontologique du sentiment d’appartenance à une communauté. Une société ne peut être une juxtaposition d’individus. C’est en cela que ce système de valeurs mercantiliste élargit la crise économique à une crise de société.

Cette hégémonie économique, politique et idéologique du marché génère des symptômes au sein du corps social, symptômes qui se manifestent principalement par un profond sentiment de dépossession sur les plans social, politique et même éthique. Le séparatisme et le nationalisme xénophobe rencontrent un succès grandissant car ils sont perçus – on pourrait dire consciemment ou inconsciemment – par une part croissante de la population comme étant en mesure d’apporter un remède à cette société malade. D’une certaine manière, ils répondent à une question existentielle qui travaille toute communauté humaine : qui sommes-nous et que voulons-nous ?

Un fort sentiment de dépossession

Sur le plan social, ce sentiment de dépossession renvoie à une forme d’impuissance ressentie du fait de la mondialisation de l’économie. Entre autres conséquences, le capitalisme, dans la phase d’internationalisation croissante qu’il connaît depuis trente ans, a en effet éloigné les lieux de décision de l’espace de vie du plus grand nombre. Les « décideurs » – on entend par là ceux dont les décisions en matière économique vont affecter un nombre important de personnes – n’ont plus à faire face aux conséquences humaines des choix qu’ils opèrent. Et, de l’autre côté, ceux qui doivent subir les conséquences de ces décisions n’ont plus la possibilité matérielle de s’adresser à ceux qui les ont prises.

Pour prendre un exemple, en cas de plan social, de licenciements massifs, les salariés qui en sont victimes ne sont désormais plus en situation de se retourner vers les véritables responsables de leur situation. La décision de fermeture d’un établissement dans un pays européen trouve ainsi souvent son origine lors d’une réunion du conseil d’administration d’un fonds d’investissement dont le siège peut se trouver n’importe où dans le monde, de préférence dans un pays fiscalement accueillant, et dont les actionnaires se répartissent eux-mêmes en une multitude de nationalités et n’ont strictement aucun lien – qu’il s’agisse d’une simple proximité géographique ou culturelle – avec les salariés dont ils ont à décider de l’avenir. Bref, face à une décision qui saccage la vie de centaines de familles, aucun responsable ne peut réellement – il faudrait pouvoir dire physiquement – être atteint.

Depuis le début du 21e siècle, ce fut le cas en France dans des entreprises comme Metaleurop, Molex, Continental, Dunlop, etc. À chaque fois, les véritables décideurs sont physiquement hors de portée, et le seul acteur qui peut être sollicité, c’est l’État, mais alors simplement pour rendre les conditions de licenciement moins dures.

La mondialisation de l’économie a ainsi introduit un changement radical : l’affrontement entre salariés et détenteurs de capitaux n’est plus aujourd’hui possible, en tous cas selon les modalités que nous avons connues jusqu’à présent. En 1936, les salariés en grève sous le gouvernement de Front populaire avaient pu occuper leurs usines pour appuyer leurs revendications, en ayant leurs patrons en face d'eux. Un parmi d’autres, Marcel Dassault devait ainsi faire face à ses ouvriers en grève, et d’une certaine façon pouvait quotidiennement observer les conséquences opérationnelles et humaines de ses décisions. En 2003, les salariés de Metaleurop ont eux aussi occupé leur usine lors de l’annonce de sa fermeture, allant jusqu’à menacer de verser de l’acide dans le canal passant à proximité. Mais cet acte désespéré traduisait simplement leur impuissance à toucher effectivement le véritable responsable de cette fermeture, à savoir le conseil d’administration d’un des principaux fonds d’investissement spécialisés dans les marchés de matières premières, basé en l’occurrence en Suisse, et pour lequel l’usine de Noyelles-Godault ne représentait qu’un actif peu rentable dont la fermeture s’imposait. Et ni le PDG ni le conseil d’administration de ce fonds n’ont eu à connaître ce que pouvait signifier concrètement la mise à pied de 800 salariés dans une région déjà martyrisée par la succession de crises (textile, mines, etc.) depuis plus de trente ans. Cela rend d’autant plus facile la prise de décisions « courageuses » pour le plus grand bien des actionnaires.

Ce sentiment de dépossession est aggravé sur un plan politique par l’absence de véritable alternative dans les politiques mises en œuvre. Que l’étiquette soit sociale-démocrate, conservatrice ou libérale, l’ensemble des gouvernements européens, sous la houlette des institutions de l’Union européenne, met en œuvre avec conviction des programmes d’austérité généralisée, en premier lieu pour les catégories populaires et les classes moyennes. Porté par la gauche ou la droite de gouvernement, c’est le même cocktail de remises en cause du droit du travail et du financement des systèmes de santé, de retraites, d’éducation et autres services publics. En outre, ces mesures s’accompagnent d’un discours présentant le système actuel comme inévitable, voire naturel[2]. Tout est donc fait pour montrer qu’il n’y a pas d’autre politique envisageable, c’est le triomphe sur l’ensemble du continent de la pensée de Margaret Thatcher : « TINA : There is no alternative[3] ». Dans ces conditions, à quoi bon voter puisque, dans tous les cas, le résultat ne conduit qu’au même résultat, avec son cortège d’angoisse du lendemain et d’insécurité sociale pour les classes populaires.

La dernière dimension est davantage d’ordre éthique. Le triomphe actuel sur le plan économique et politique du capitalisme s’accompagne d’une hégémonie sur le plan des valeurs. L’appareil idéologique qui accompagne le capitalisme mondialisé promeut la vision universalisante d’un « homo economicus ». Nous sommes à une époque où l’économie apparaît – et est majoritairement reconnue – comme une activité sociale non seulement autonome, mais surplombant désormais le reste de la société. Elle n’est plus une activité qui répond aux règles générales que se donne toute société pour assurer sa cohérence. Elle a désormais sa propre rationalité, qui n’est plus soumise aux règles du vivre ensemble, et cette rationalité – c’est là où réside la grande innovation de notre époque – elle l’impose à l’ensemble de la société humaine. C’est désormais celle-ci qui est au service de l’économie et non plus l’inverse.

Ainsi, les pratiques qui régissent les agents économiques doivent désormais pouvoir s’appliquer à tous les membres et toutes les activités de la société humaine. C’est par exemple la concurrence qui doit s’appliquer toujours davantage aux rapports sociaux. C’est la finalité portée par la remise en cause en France de pans de plus en plus larges du droit du travail, pour aboutir à une individualisation généralisée des relations de travail. Cette évolution traduit là encore une forme de victoire idéologique de cette vision de la société, celle qui faisait dire dès 1987 à Margaret Thatcher : « La société, cela n’existe pas, il n’y a que des individus […] ».

Le modèle anthropologique qui nous est désormais proposé, c’est celui d’un idéal individuel et non plus collectif, valorisant la poursuite de l’enrichissement personnel et du consumérisme. Or, sans même s’interroger quant à la valeur éthique d’un tel idéal, l‘approfondissement des politiques d’austérité rend d’autant plus inatteignable ce modèle social pour les catégories populaires et renforce ipso facto leur sentiment d’exclusion et leur vision d’une société qui ne veut plus d’elles[4]. Ainsi, contrairement à ce qui pouvait être affirmé il y a vingt ou trente ans, le vote protestataire ne s’exprime plus aujourd’hui par le vote Front National mais par l’abstention.

Des analogies fortes

Face à cette dépossession économique, sociale et politique, face à ce désenchantement moral, le séparatisme aussi bien que le nationalisme xénophobe déploient un dispositif qui explique leur succès : ils s’adressent au peuple, ils répondent à une demande d’appartenance collective et proposent une réponse perçue comme immédiatement agissante, pour ici et maintenant.

S’adresser au peuple, cette posture relève normalement de la banalité, puisque c’est a priori la vocation première d’une organisation ou d’un courant politique. Pour comprendre en quoi cette propension est devenue aujourd’hui remarquable, il est instructif d’observer a contrario la forme et la mise en scène du discours des responsables des partis de gouvernement et de se demander à qui ils s’adressent quand ils s’expriment. Il est aisé de remarquer que la plupart du temps, ils s’adressent à un auditoire de haute volée et extrêmement sélectif : leurs pairs exerçant les mêmes fonctions dans d’autres partis (amis ou adversaires, cela importe peu), les grands patrons de l’industrie ou de la banque, les responsables d’institutions internationales tels que le président de la Commission européenne ou de la BCE, les éditorialistes vedettes ou les présentateurs du journal télévisé… Bref, une élite qui évolue dans un entre-soi politico-médiatique de bon aloi.

Il y a certes des occasions où ces mêmes responsables s’adressent « au peuple », mais alors, c’est pour faire des annonces culpabilisatrices ou anxiogènes, par exemple sur le thème « la France n’a plus les moyens de son modèle social et tout le monde doit être conscient des efforts à fournir dès maintenant » ; ou bien, sur un mode plus positif, pour proposer un projet construit sur l’exigence du respect des critères macroéconomiques inscrits dans les traités de l’Union ou sur l’impératif du maintien d’une notation d’excellence de la part des agences du même nom. Projet dont ils s’étonnent parfois qu’il ne rencontre pas l’adhésion populaire qu’il mérite, alors que, diantre, 3 % de déficit ou un triple A, ne sont-ce pas là de grandes causes mobilisatrices ?

Les courants qualifiés de populistes par l’oligarchie politico-économico-médiatique qui nous dirige s’adressent désormais explicitement aux catégories populaires et ils leur proposent la mise en œuvre d’un processus de séparation. Ce processus est en premier lieu porteur d’un modèle d’identification qui, face à la crise qui brouille les identités, apporte une réponse simple mais susceptible de reconstruire un imaginaire collectif dont, il faut le répéter, aucun groupe humain ne peut se passer. En second lieu, ce processus est présenté comme une solution à la crise économique et sociale qui frappe en premier lieu ces catégories. Quelles que puissent être ses faiblesses ou ses insuffisances, là n’est pas la question car au final, il est perçu comme tel par ceux auxquels il s’adresse. Il faut être conscient que c’est l’articulation de ces deux dimensions – une proposition de sortie de crise assortie à la reconstruction d’une identité collective qui assure le succès grandissant de ces deux familles politiques.

Dans le cas de l’extrême droite, la séparation est envisagée avec certaines populations que l’on ne souhaite plus accueillir sur le territoire national ou dont on considère qu’elles ne peuvent plus bénéficier des mêmes droits que les nationaux. Cette ségrégation entre nationaux et étrangers se veut une réponse – certes, nauséabonde – à une vraie inquiétude exprimée par des pans de plus en plus importants de la population. La crise économique, aggravée par les politiques d’austérité, fait en effet peser des menaces réelles en matière d’accès à l’emploi, de pérennisation de droits sociaux, et plus généralement de niveau de vie. La solution avancée est que si l’on veut permettre aux nationaux – ce sont de plus eux qui votent – de continuer à bénéficier encore de ces prestations, il faut que certaines populations en soient exclues.

Dans le cas des mouvements séparatistes, leur montée en puissance depuis la crise de 2008 montre là aussi qu’au-delà de la revendication identitaire, ils apparaissent désormais comme porteurs d’une possibilité de sortie de crise. L’on peut déceler une forme « d’égoïsme de riches », car ce sont en effet les régions les plus développées qui aujourd’hui sont en pointe pour refuser de participer à une forme de solidarité financière au sein d’un espace national. Il faut néanmoins aller plus loin que le seul jugement moral. Certes, en Belgique, les nationalistes flamands affirment clairement leur refus de « traîner » avec eux des Wallons appauvris, en crise permanente depuis plus de trente ans. En Catalogne, « le regain indépendantiste se nourrit du refus grandissant de l’économie de la douleur »[5], et au Royaume-Uni un des arguments mis en avant par une partie des indépendantistes écossais est qu’il s’agit, par l’indépendance, de préserver un modèle social menacé par les politiques d’austérité antisociales mises en œuvre sans interruption en Grande-Bretagne depuis Margaret Thatcher[6].

Une différence fondamentale : la question de l’État

À côté de ces analogies, les deux courants divergent fortement sur la perception et l’avenir de l’État et de la nation, catégories qui doivent être vues dans leur dimension territoriale et institutionnelle. Alors que l’État-nation constituait depuis la révolution industrielle l’instance de régulation du capitalisme, cette dimension est remise en cause par la contre-révolution libérale qui émerge dans les années 1970 et se déploie à partir des années 1980. L’hégémonie croissante de ces idées en matière économique et politique pousse des générations successives de dirigeants politiques, qu’ils soient étiquetés de gauche ou de droite, à dépouiller la puissance publique de ses attributs tant en matière économique que de production de normes sociales. Ainsi, une grande partie de ce qui relevait autrefois de la loi – c’est-à-dire des représentants élus du peuple – relève désormais d’accords entre partenaires dits « sociaux ». Cela entraîne un changement de nature de ces normes, dans la mesure où elles sont de moins en moins produites par les représentants du peuple. Pour se convaincre de la profondeur du changement, il n’est qu’à voir la propension du patronat français à privilégier ces mécanismes dits paritaires pour en finir par exemple avec la durée légale du temps de travail et précariser les contrats de travail, ou pour développer une logique assurantielle à la place du système public contributif de financement de la Sécurité sociale.

Désormais incapable de préserver les conditions de vie du plus grand nombre, de maintenir un minimum de mécanismes de solidarité assurant la cohésion sociale, l’État, ou plus largement la puissance publique, perd aussi son « prestige » comme instance symbolique dépositaire de valeurs communes.

Cet affaiblissement politique et symbolique des institutions publiques nationales est utilisé par les mouvements séparatistes pour légitimer des instances politiques infra-territoriales, présentées comme étant mieux à même d’assurer cette cohésion sociale. Rappelons ici que, résultats d’une histoire multiséculaire, aucun des États-nations européens ne peut être considéré comme un espace homogène du point de vue ethnoculturel. Pour cette raison, la condition d’un vivre ensemble repose, y compris pour de vieilles nations comme la France, sur la capacité des institutions publiques à apparaître comme porteuses de progrès et de justice sociale en assurant une solidarité minimale entre les membres de la communauté. Lorsque cette capacité s’amenuise, la dimension ethnoculturelle se renforce comme incarnation possible d’une solidarité devenant effective à une échelle territoriale infranationale. C’est d’ailleurs cela qui explique l’attachement des mouvements séparatistes aux institutions européennes, dans la mesure où celles-ci travaillent aussi à l’affaiblissement des États-nations, notamment en tant qu’acteurs économiques et instances de solidarité.

À l’inverse, si les courants d’extrême droite observent eux aussi l’affaiblissement de l’État, ils en tirent une conclusion exactement opposée. Pour eux, il faut redonner à l’État et à la nation les moyens d’action dont ils étaient dotés avant la contre-révolution libérale des années 1980, mais aussi la puissance symbolique par laquelle ils incarnent la cohésion du peuple. C’est par ce biais que ces courants apparaissent en capacité de répondre à la demande de sécurité économique, sociale, mais aussi identitaire exprimée notamment par les catégories populaires vis-à-vis de porteurs d’autorité politique.

Les défis d’une « gauche de gauche »

En Europe, le constat est pour le moment sans appel : en dehors éventuellement de la Grèce et de l’Espagne, les courants les plus à gauche de l’échiquier politique ne sont pas aujourd’hui susceptibles de profiter du malaise social et de lui proposer un débouché politique. C’est clairement le cas en France où la gauche non socialiste ne capitalise pas, tant sur les plans militant qu’électoral, la montée du mécontentement social, et où le Front national joue désormais le rôle du troisième larron – voire du premier, comme lors des élections européennes – dans les institutions de la Ve République.

Jusqu’à ces dernières années, le succès croissant du FN se nourrissait d’une part de l’absence de véritable alternative entre les politiques mises en œuvre par les gouvernements de droite ou de gauche, et d’autre part du discrédit pesant sur une partie de la classe politique du fait des affaires politico-financières. En cela, on pouvait effectivement parler de vote protestataire pour caractériser les suffrages qui se portaient sur ses candidats. Aujourd’hui, le vote protestataire se porte sur l’abstention, qui est devenue le mode d’expression électoral hégémonique de ceux qui expriment leur refus de choisir ou leur désintérêt vis-à-vis d’alternatives qui n’en sont plus. Conséquence de cela, le vote FN est devenu en grande partie sinon un vote d’adhésion, tout au moins un acte traduisant une forme d’intérêt positif : puisque rien ne marche, pourquoi ne pas essayer ?

Ce qui fait en France le succès croissant du FN, et qui a été explicité plus haut, c’est sa capacité à répondre, au moins en paroles, au sentiment de dépossession sociale, politique et symbolique dont souffre une part croissante des classes populaires[7]. Même s’il affiche un programme économique et social d’inspiration libérale, dans le même temps il promet le retour d’un État stratège et protecteur. Il parle de nationalisations, de protection sociale, certes pour les nationaux, mais il en parle. Il promet de redonner la parole au peuple, même si cela ne concerne que le peuple français. Bref, il laisse entendre que lui sera capable de s’attaquer aux maux qu’il considère être à l’origine des souffrances du peuple.

Sur le plan identitaire, il modernise une vision ethnique du peuple en articulant défense de la laïcité et islamophobie. Ce qui constitue l’un des ciments de la République – la laïcité – devient ainsi un vecteur de stigmatisation d’une partie de la population. En substituant en grande partie au racisme anti-juif traditionnel en tant que marqueur idéologique un racisme antimusulman, cette ligne permet de faire le lien, malgré les incohérences qui subsistent, entre différentes familles idéologiques : chrétiens traditionnalistes, courants « païens » férus de supériorité culturelle occidentale[8], adeptes du « choc des civilisations » et de la menace islamiste, etc. De même, sur le plan des mœurs, son évolution lui permet d’attirer des représentants de catégories qu’il stigmatisait ou combattait il y a encore quelques années[9].

D’un autre côté, le FN se nourrit à bon compte du fonctionnement non démocratique des institutions européennes, ce qui lui permet d’en dénoncer les dérives avérées. Il nourrit son hostilité à « Bruxelles » en accusant les institutions de l’Union d’être avant tout au service des banques et de la finance internationale[10]. Articulant démagogie nationaliste et argumentation anticapitaliste, l’extrême droite s’affiche désormais comme le défenseur des « petits » Français contre les « gros » profiteurs de l’économie mondialisée, le bouclier des producteurs patriotes menacés par ceux qui n’ont que l’argent comme patrie. On reconnaît là une parenté certaine avec le courant poujadiste des années 1950, car restent toujours stigmatisés le nombre trop élevé de fonctionnaires, le poids intolérable des impôts et des réglementations tatillonnes. Mais, alors qu’en 1953, le mouvement poujadiste accusait l’État d’étouffer les petits commerçants et les artisans, soixante ans plus tard, ce sont les institutions européennes – et même internationales comme le FMI ou la Banque mondiale – qui sont sur le banc des accusés, et la cohorte de leurs victimes s’est élargie à l’ensemble des producteurs, ouvriers et employés compris, et cela n’est pas anodin.

Ce que dit Marine Le Pen c’est qu’elle va agir, et elle construit à cet effet un discours cohérent. Elle dit au profit de qui elle va agir : ce qu’elle considère être le peuple français. Elle dit contre qui elle va agir, elle désigne des adversaires : c'est, d’une part, l’islamisme, qui porte une menace existentielle vis-à-vis du peuple français, et d’autre part les institutions de l’oligarchie libérale apatride qui poussent le peuple dans la misère. Elle dit enfin quels moyens elle compte utiliser : en redonnant toutes ses prérogatives à l’État et sa légitimité à la nation. Ce discours qui, soit dit au passage, marque sa singularité vis-à-vis de la droite de gouvernement, est bien l’expression d’une « politique », en tant que vision et mode d’action. La question n’est pas de savoir si les moyens avancés sont pertinents ou pas, simplement ils sont présentés comme l’expression d’une volonté, et surtout, reçus comme tels par ceux auxquels ils sont destinés. Le nouveau discours nationaliste de l’extrême droite, à côté de son vieux fond xénophobe, apparaît ainsi désormais comme un programme de réarmement politique de la nation au service du peuple français.

Comprendre ce qui fait le succès du Front national permet de mieux cerner les défis auxquels une gauche « de gauche » doit être en mesure de répondre pour espérer tourner vers elle la colère sociale. Deux défis principaux sont aujourd’hui à relever : se donner les moyens de s’adresser véritablement au peuple et surtout reconstituer le « champ de bataille » pour permettre à nouveau à la classe ouvrière d’affronter le capital, champ de bataille que la mondialisation a en quelque sorte fait s’évaporer.

S’adresser au peuple suppose une nécessaire clarification vis-à-vis de la gauche de gouvernement. En effet, face à une politique gouvernementale qui s’est mise délibérément au service prioritaire des intérêts du patronat, la « subtilité » d’un discours qui expliquerait qu’au bout du compte le Parti Socialiste « ce n’est pas comme la droite, ça reste quand même la gauche », pour justifier le maintien d'alliances politiques, avec lui ne saurait être compris[e]e – et avec juste raison – par une grande partie de l’électorat populaire. La construction d’un projet autonome clairement opposé à la politique du Parti Socialiste et de ses alliés gouvernementaux est aujourd’hui un préalable incontournable pour espérer construire une majorité politique alternative.

Si cette exigence peut être porteuse de risques conjoncturels (c’est-à-dire électoraux) et suppose un peu de convictions et de courage à court terme, elle n’en reste pas moins simple sur le plan théorique. À l’inverse, la question de la reconstitution du champ de bataille est autrement plus complexe. Or il faut être bien conscient que cette question constitue aujourd’hui le point aveugle de la gauche, et que c’est très certainement cela qui explique son échec politique actuel ; et c’est sa capacité à répondre à cet enjeu qui lui permettra ou non de répondre à la colère et la désespérance sociales.

Cette question du champ de bataille possède une double dimension territoriale et institutionnelle. C’est en ce sens qu’elle pose la question de l’État. Comme cela a été dit plus haut, l’État-nation offrait jusqu’à ces dernières décennies un cadre territorial et institutionnel qui permettait dans une certaine mesure de donner corps à la lutte de classes, c’est-à-dire à l’affrontement entre travail et capital, autrement que sur un mode qui n’aurait pu être que celui de l’insurrection permanente.

Il est important de rappeler que les catégories d’État et de nation n’existent pas de toute éternité. Historiquement, la notion de nation émerge en Europe vers la fin du 18e siècle, plus ou moins concomitamment avec les débuts de la révolution industrielle. Même si la question n’est toujours pas tranchée pour savoir si c’est la nation qui fait l’État ou l’État qui fait la nation, on constate en tout état de cause une concomitance entre la création en Europe de différents États-nations et le développement du capitalisme industriel[11].

Ce qui fait leur intérêt à ce moment-là de l’histoire du capitalisme, c’est que les États-nations ainsi constitués définissent un cadre juridique permettant au capitalisme industriel de se développer, en organisant les relations entre l’État, les entreprises et les travailleurs[12]. L’« institution-État » se constitue alors à la fois comme enjeu et comme résultat de la lutte de classes. La norme sociale produite à un moment donné traduit l’état du rapport de forces entre travailleurs et détenteurs du capital, et ce rapport de force prend forme dans un espace territorial bien défini. La création de l’État-providence après la Seconde Guerre mondiale constitue ainsi le moment où ce rapport de force est le plus favorable à la classe ouvrière dans la plupart des pays développés, et ce rapport de force s’incarne dans une dimension nationale (cf. le programme du Conseil National de la Résistance en France ou le programme travailliste en Grande-Bretagne).

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’aux années 1970, l’affrontement capital-travail se déployait principalement au niveau national, et l’État était partie prenante de cet affrontement à la fois comme acteur et comme enjeu. Aujourd’hui, le capital, grâce à des mécanismes tels que la libéralisation des mouvements de capitaux, se déploie au niveau mondial et il n’existe plus d’institutions politiques en mesure d’agir à la même échelle territoriale, c’est-à-dire d’intervenir sur ses choix et de produire une norme sociale susceptible d’encadrer son affrontement avec le travail. À côté de leur fonction de plus en plus caricaturale de représentant de commerce au profit de soi-disant « champions nationaux », les seules prérogatives que les États s’autorisent comme moyens d’intervention dans l’affrontement entre capital et travail se réduisent progressivement au maintien de l’ordre et à la répression de toute forme de contestation. L’exemple du niveau atteint dans l’utilisation des forces de l’ordre lors des manifestations contre les projets de l’aéroport de Notre-Dame des Landes ou du barrage de Sivens en est une claire illustration.

D’un autre côté, on voit aujourd’hui poindre des tentatives qui implicitement peuvent être considérées comme des réponses à cette nécessité d’une régulation territoriale du capital. Loin de constituer un effet de mode auprès d’élus en mal d’imagination, la montée en puissance de la figure de la « métropole » en constitue une qui est tout sauf anecdotique. Elle part d’une vision selon laquelle les acteurs principaux de la mondialisation seraient les métropoles et les « villes-mondes » qui seraient en compétition les unes avec les autres[13]. La conclusion qui en est tirée par les gouvernements est qu’il faut renforcer cet échelon territorial. Après l’État-nation, la métropole constituerait désormais le nouveau lieu « institutionnel » de régulation du capital mondialisé, cela bien évidemment dans un contexte où la solidarité et la justice sociale deviennent des objectifs de second rang face à l’impératif de l’efficacité économique.

À cet égard, le projet de réforme territoriale avancé par le gouvernement français, au-delà de sa dimension de bricolage institutionnel destiné à réduire l’endettement de l’État, qualifie bien, s’il en était besoin, le positionnement idéologique du gouvernement assez haut sur l’échelle de Richter de la pensée libérale. Les futures régions s’apparentent en effet peu ou prou à des métropoles adossées à leur hinterland, et elles sont imaginées pour être en mesure de participer positivement avec les autres euro-régions, tels les länder allemands, au grand jeu concurrentiel voulu par les institutions de l’Union européenne. Or, dans cette perspective, si certaines possèdent des atouts concurrentiels (telle l’Île-de-France avec Paris ou un grand Sud-Est avec Lyon et Marseille), les régions les plus occidentales (notamment la Bretagne) vont probablement pouvoir expérimenter le fait que leur éloignement du cœur métropolitain de l’Europe (la « banane bleue » qui va de Londres à Milan) combiné à la réduction programmée de la solidarité nationale ne leur ouvrira certainement pas l’avenir radieux qu'elles pourraient croire promis par cette nouvelle architecture institutionnelle.

Quelle que soit l’appréciation que l’on peut porter sur cette évolution possible, elle montre bien que le capital, à chaque étape de son évolution, ne peut se passer d’institutions adaptées. La mondialisation et la financiarisation du capitalisme ont été nécessaires pour relancer le transfert de richesses – qui s’était affaibli en faveur des salariés durant les Trente Glorieuses – au profit des détenteurs de capital. Or, pour fonctionner réellement, ce mécanisme ne peut se contenter de la destruction des institutions de solidarité nationale. La remise en cause de l’État-providence débouche obligatoirement sur la nécessité d’une nouvelle architecture institutionnelle. C’est la fonction de cette nouvelle régulation « métropolitaine » du capitalisme, basée sur des régions et des institutions supranationales aux pouvoirs renforcés.

Cette évolution concerne l’ensemble des pays européens. Elle s’articule parfaitement avec la revendication autonomiste ou séparatiste et, dans cette volonté commune d’affaiblissement des prérogatives et des moyens des États, rencontre naturellement l’assentiment des institutions de l’Union. Face à cette évolution portée par un courant que l’on qualifiera de libéralo-régionaliste, la seule alternative cohérente qui aujourd’hui s’y oppose est le projet nationaliste porté par les extrêmes droites européennes.

Nous sommes clairement en présence de deux projets cohérents de réorganisation du continent européen : d’un côté, un projet d’affaiblissement continu des actuels États-nations accompagné par la généralisation d’« eurorégions » métropolitaines – pouvant déboucher pour certaines d’entre elles sur leur transformation à terme en États indépendants, tels la Catalogne, la Flandre ou l’Ecosse – et coiffé par le renforcement concomitant des prérogatives supranationales des institutions européennes ; d’un autre côté, la réaffirmation et le renforcement de ces mêmes États-nations accompagnant logiquement un affaiblissement politique des institutions de l’Union. Si la première vision tire sa légitimité du soutien politique que lui apportent les institutions internationales (BCE, FMI, etc.), force est de constater que la légitimité politique du second provient plutôt du soutien que lui apportent des franges de plus en plus larges des catégories populaires européennes.

Face à ces options, la gauche « de gauche » apparaît absente ou désarmée. Cela tient principalement au fait que les programmes qu’elle a construits depuis la guerre jusqu’à aujourd’hui étaient envisagés de manière non-dite comme circonscrits à l’État-nation. Bien sûr, l’internationalisme est inscrit dès l’origine dans la vision socialiste du monde, mais depuis des décennies, dans la pratique, le projet politique est pensé dans un cadre national. Cela n’est pas critiquable en soi. Le problème est que ce cadre est aujourd’hui remis en cause par l’évolution du capitalisme, et cela dans toutes ses dimensions, qu’on le considère comme espace de régulation du capitalisme, territoire d’affrontement entre capital et travail (ce que nous avons appelé le champ de bataille de la lutte des classes) ou espace de solidarité.

La définition du cadre territorial pour lequel est pensé le projet de transformation sociale devient aujourd’hui un impératif incontournable. Si bâtir un projet pour le 21e siècle impose à la gauche de tenir compte des enseignements et des échecs du mouvement ouvrier au 20e siècle, quel qu’en soit le contenu, il est devenu absolument indispensable de l’ancrer explicitement dans une dimension territorialisée. C’est cette exigence qui impose de réinterroger aussi complètement que possible les notions d’État et de nation pour être en mesure de dire si ce cadre, tel que les sociétés européennes l’expérimentent depuis plus de deux siècles, est toujours d’actualité ou si au contraire il s’agit d’en sortir[14] au profit d’institutions infra ou supranationales. Ce n’est qu’à la condition d’une telle clarification que la gauche « de gauche » pourra à nouveau être entendue et comprise par le peuple et ainsi se poser comme une alternative crédible tant vis-à-vis du libéralisme « eurorégionaliste » que du nationalisme xénophobe.

Philippe Istria. Publié dans le numéro 26 de Contretemps.

Philippe Istria est ingénieur et urbaniste. Il vit et travaille en Corse où il a exercé différentes responsabilités syndicales et politiques

[1]    K. Polanyi, La grande transformation.

[2]    À l’image du Parti Socialiste qui présente lors de son congrès de l’Arche en 1991 le capitalisme comme un horizon indépassable.

[3]    En français : Il n’y a pas d’alternative.

[4]    Même si c’est un autre sujet, qui de plus ne peut se traiter en quelques mots, on peut néanmoins s’interroger à la lumière de la crise sociale qui frappe le continent, sur les motivations de certains des jeunes Européens qui s’engagent dans le jihad en Syrie ou en Irak, et se demander si elles n’ont pas aussi à voir avec l’insatisfaction générée par la proposition hégémonique d’un modèle social qui promeut un idéal de vie basé avant tout sur l’argent et la consommation.

[5]    Mora J. S., « La société catalane se rallie à l’indépendance », Le Monde Diplomatique, octobre 2013.

[6]    Dixon K., « Les ambitions du nationalisme écossais », Le Monde Diplomatique, septembre 2014.

[7]    « Ces différents phénomènes ont en commun d’être sous-tendus par le besoin d’imputer les difficultés sociales à un (des) autre(s) quelconque(s) et par l’attrait d’un « entre-soi » supposé plus protecteur et/ou porteur d’une identité ancrée dans l’histoire. La classe ouvrière, principale victime des transformations économiques et qui a toutes les raisons de se sentir objectivement trompée par la gauche de gouvernement est particulièrement vulnérable à la tentation d’un vote « contre » qui exprime davantage le ressentiment qu’une véritable protestation » (in B. Perret, L'installation du Front national dans la politique française : comment réagir, comment agir ?, Revue Esprit, juin 2014).

[8]    Courants que l’on retrouvait dans les années 1970 au sein du GRECE (Groupe de recherche et d’études sur la civilisation européenne) ou dans la revue Eléments.

[9]    Voir le ralliement de Sébastien Chenu, cofondateur en 2001 de l’association gay de l’UMP (Gaylib)

[10]   En ce sens, Marine Le Pen se permet d'apparaître plus claire que Jean-Luc Mélenchon lorsqu’elle réagit aux déclarations du ministre de l’économie E. Macron, parlant d’une remise en cause des 35 heures. Face au président du Parti de Gauche qui le dénonce comme quelqu’un « d’ignoble », elle indique bien plus clairement que le ministre est simplement au service des banques (voir son interview dans Le Monde du 16 octobre 2014).

[11]   De ce point de vue, les deux cas les plus emblématiques sont les processus d’unification de l’Italie et de l’Allemagne au cours du 19e siècle.

[12]   Cf. La création du ministère du travail et de la prévoyance en 1906 en France ou la création d’un système de Sécurité sociale en Allemagne par Bismarck.

[13]   M. Bussi, « Des métropoles compétitives ou solidaires », Libération, 3 décembre 2014 [en ligne].

[14]   C’est l’insuffisance du projet de 6e République porté par exemple par Jean-Luc Mélenchon. Celui-ci apparait encore une fois basé sur le même postulat implicite, celui du cadre national, sans que celui-ci ne soit réinterrogé au vu des évolutions du capitalisme moderne.

 

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