Une histoire critique du PCF, un outil pour l’émancipation, par Robert Hirsch

A l’occasion du centenaire de la naissance du PCF au Congrès de Tours, un débat fort intéressant était organisé par la Fédération du PCF de Loire-Atlantique dans le cadre de diverses activités pour célébrer l’événement. Le débat réunissait Roger Martelli, ancien responsable du PCF, historien, responsable avec Clémentine Autain de la revue Regards, Julian Mischi, historien, auteur d’un ouvrage récent, Le Parti des communistes, sur l’histoire et les évolutions sociologiques du PCF, et Guillaume Roubaud-Quashie, historien et toujours responsable du PCF.

Nous avons mis ce débat, qui fut très enrichissant, sur le site d’Ensemble 44. En effet, il nous intéresse en ce qu’il concerne le mouvement ouvrier tout entier, longtemps marqué par le poids du PCF. Les aspects positifs de cette histoire pour les milieux populaires sont utiles pour reconstruire un espoir à gauche.  De la même manière, les problèmes posés par le type de rapports que ce parti a entretenu avec le peuple, ainsi qu’avec les expériences finalement catastrophiques de l’URSS et de l’Est européen doivent être interrogés.

Le but de cet article est de donner un autre éclairage sur cette histoire tout en dialoguant avec les historiens et le PCF. Car reconstruire une gauche qui reprenne à son compte l’héritage révolutionnaire de ce pays ne pourra se faire sans interroger l’histoire, notamment celle du Parti communiste.

Le congrès de Tours : quelle rupture ?

Les trois historiens présents ont relativisé le degré de rupture avec le passé qu’a représenté la scission de Tours. En effet, le 29 décembre 1920, c’est la majorité de l’ancienne SFIO qui vote pour l’adhésion à l’Internationale communiste, née l’année précédente à Moscou. Ce n’est que quelques années plus tard que le Parti communiste prendra la structuration voulue par la Troisième Internationale. Pas une rupture brutale donc, mais un événement tout de même essentiel pour le mouvement ouvrier, et ce pour deux raisons qui expliquent la division intervenue à Tours, et dont on sait qu’elle fut durable.

En réalité, la volonté de rejoindre une nouvelle Internationale est liée avant tout au bilan de la Guerre, qui vient de s’achever. L’Union sacrée, acceptée par les partis socialistes de la Deuxième Internationale, a montré son bilan catastrophique, celui de l’acceptation de la tuerie entre prolétaires. Les 9 millions de morts de l’Europe (1,4 million en France) hantent ce bilan du socialisme international, qui a rompu avec les espérances portées par Jaurès et Rosa Luxembourg (elle vient d’être assassinée avec la complicité des dirigeants socialistes allemands). Le mouvement ouvrier accepta dans un premier temps l’Union Sacrée, deux Ministres socialistes faisant même partie du Gouvernement français, mais, progressivement, une opposition à la guerre se développa, notamment au sein de la CGT, mais aussi de la SFIO.  C’est ce courant qui devient majoritaire vers la fin du conflit et qui emporte l’adhésion à la nouvelle Internationale. Ce faisant, il rejoint, comme le dit bien Roger Martelli, les traditions révolutionnaires françaises, qu’il fait remonter très justement à la Révolution des années 1789-94.

La rupture intervenue à Tours a une autre origine, sans doute moins déterminante alors, mais qui va devenir prégnante : le poids de la Révolution russe. Celle-ci a provoqué l’enthousiasme d’une partie du prolétariat européen. Elle est, pour ces militant.es sorti.es de la guerre, en quelque sorte l’envers de l’Union sacrée. En effet, les bolcheviks ont gagné leur popularité en grande partie en prônant l’arrêt de la guerre et ont réalisé la paix une fois parvenus au pouvoir. D’où leur prestige dans l’Europe de ces années et les mouvements révolutionnaires inspirés de l’Octobre russe entre 1917 et 1923, de l’Allemagne à la Hongrie, ainsi que la vague de grèves en Italie, en Espagne, en France… Au-delà de la sympathie pour ce qui se passe en Russie, la situation sur place est mal connue. Or, quand se déroule le Congrès de Tours, la bureaucratisation a déjà commencé, Lénine le reconnaîtra avant de sombrer dans la maladie. Et le mode d’organisation fortement conseillé par l’Internationale communiste suivant l’exemple bolchevik vise à rompre avec les méthodes de la SFIO et à préparer la Révolution, qui semble imminente. En même temps, ce modèle est autoritaire, privilégiant la discipline organisationnelle à la libre discussion politique. Résumé dans les 21 conditions d’adhésion à l’IC, ce mode d’organisation préfigure les relations que le PCF va entretenir avec la classe ouvrière. C’est là le deuxième thème du débat.

Un parti de la classe ouvrière ?

Les trois historiens affirment de concert que le Parti communiste se distingue des autres formations politiques par ses liens avec les milieux populaires, ce qui est indéniable. L’effondrement actuel du PCF laisse d’ailleurs un vide de ce point de vue et bien des problèmes de la société française sont liés à cette carence. Autre réflexion issue du débat : le PCF aurait été utile pour les classes populaires, et notamment pour les ouvriers. On peut également souscrire à cet éloge, ce parti ayant effectivement donné un rôle  politique à des milieux qui n’en ont guère habituellement. Sans compter l’action sociale des municipalités communistes dans bien des domaines, sociaux et culturels. Roger Martelli nuance toutefois ce satisfecit en indiquant que l’action du parti vers les milieux populaires comportait « des qualités et des défauts ».

En effet, si une grande part de ces liens passait par le syndicalisme, à la CGTU, puis à la CGT, et fut facilitée par le Front Populaire et la Résistance, le système organisationnel du parti ne laissait guère d’initiative à la base. On était loin de la spontanéité et de l’initiative ouvrière de la CGT syndicaliste-révolutionnaire du début du XXème siècle. On pourrait prendre de multiples exemples en la matière. Du « Il faut savoir terminer une grève » de Maurice Thorez en juin 36, alors que le mouvement dans les usines continuait après les accords Matignon à « La grève est l’arme des trusts » au congrès de la CGT d’avril 1946 (Benoît Frachon), il y a là indéniablement une contradiction entre des intérêts politiques (qui peuvent se discuter) et l’initiative ouvrière.

Bien sûr, on pense à Mai 68, où le PCF, après avoir dénoncé, l’ « anarchiste allemand » Cohn Bendit et à travers lui le mouvement étudiant, tenta de gouverner la grève, devenue générale. Celle-ci avait suivi l’impulsion donnée par les jeunes. Mais le PCF, par son poids dans la CGT, s’est alors évertué à bloquer les liens étudiants-ouvriers, si importants pour la conquête de l’hégémonie culturelle par la gauche radicale. Il tenta également de faire rentrer dans son lit le fleuve gréviste et tout cela finit par la catastrophe électorale de juin 68. Le parti paya d’ailleurs son attitude en ces semaines de mai par la suite. Mais cette fermeture au mouvement étudiant ne vint pas par hasard. Le PC avait une influence non négligeable dans la jeunesse à la fin des années cinquante et au début des années soixante. Guillaume Roubaud-Quashie note à ce sujet, à juste titre, que les Jeunesses communistes ont alors joué un rôle de socialisation non négligeable, permettant aux jeunes de s’émanciper quelque peu dans une société qui leur laissait peu de libertés. Mais, en même temps, le PC ne comprit pas certaines aspirations nouvelles, qui devaient amener mai 68. Par exemple, le blocage imposé par le couple Thorez-Vermeersch à propos de la question de l’avortement eut des conséquences non négligeables et provoqua des ruptures avec le milieu qui devait jouer un rôle dans l’essor du féminisme, notamment dans la création et l’animation du Planning familial. De même, alors que le PCF, par l’intermédiaire de l’UEC, disposait d’une audience forte dans les nouvelles générations étudiantes, il préféra exclure pour éviter que ne se développent en son sein les aspirations à rompre avec les pesanteurs héritées du stalinisme[1]. A rebours du PC italien en effet, le parti français n’avait pas voulu profiter du XXème Congrès soviétique et de la dénonciation des crimes de Staline pour opérer une rupture avec la problématique stalinienne. Ceux qui l’avaient proposé furent évincés de la direction ; ils avaient pourtant alerté sur la nécessité d’écouter la jeunesse[2].

Cet attachement inconditionnel à l’URRS et à sa direction s’était déjà manifesté, de manière plus dramatique, en août 1939 au moment où le PCF approuva sans réserve le Pacte germano-soviétique, coup de tonnerre qui annonçait la guerre et rompait avec des années de politique de rassemblement anti – fasciste. La génération militante qui avait rejoint le communisme parce qu’il représentait un rempart contre la menace fasciste, génération qui avait permis le Front Populaire, fut percutée de plein fouet par le Pacte. Et la direction du PCF choisit la fidélité à l’URSS contre la problématique du mouvement populaire. La Résistance devait lui permettre de relancer le parti, mais l’épisode d’août 1939 montrait le poids de l’attachement soviétique.

 

Un parti de fidèles de l’URSS ?

C’est là ce qui manquait à ce débat : le poids de ces liens avec l’URSS, qui furent une aide à certains moments, après 1917 et après 1945 notamment. Mais qui expliquent aussi l’effondrement de ces dernières décennies. En son temps (thèse de 1964), Annie Kriegel avait mis en avant la notion de « greffe du bolchevisme » sur le mouvement ouvrier français pour expliciter la scission intervenue à Tours. Les travaux récents insistent, à l’instar des historiens réunis par le PC de Loire – Atlantique, sur les aspects nationaux du communisme français, ses liens avec la tradition révolutionnaire française. Il n’en reste pas moins que le poids de l’Union soviétique ne peut être passé sous silence.

De ce point de vue, entre les espérances d’Octobre 1917 et le régime stalinien qui s’impose rapidement, la différence est de taille. Des illusions révolutionnaires des années 1917 – 1920 qui avaient conduit à proposer de reproduire le modèle bolchevik, on est passés à une dictature qui ne conçoit les partis communistes du monde entier que comme des groupes de pression pro – soviétiques. On a cité l’exemple du Pacte germano-soviétique de 1939, mais toute la période stalinienne est marquée par un alignement du PCF sur les positions soviétiques. Alignement qui se poursuit jusqu’à la fin des années 1970. On se rappelle de Marchais annonçant son soutien à l’intervention soviétique en Afghanistan depuis Moscou.

Au-delà de ce soutien sans faille apporté à la diplomatie russe, le plus grave fut la présentation du « socialisme réellement existant » en URSS comme un modèle à reproduire. Des années 1920 aux années 1960, l’image du PCF fut liée à celle du pays des soviets. Les premières critiques apparurent en 1966 avec la condamnation du verdict contre Siniavski et Daniel par Aragon, puis surtout en 1968 par la réprobation de l’intervention en Tchécoslovaquie par le bureau politique du PCF. Mais ces prises de position n’impliquèrent pas de réflexion sur le système qui avait produit le horreurs staliniennes. D’où des rechutes comme celle de Marchais à Moscou signalée plus haut ou bien, en 1981, le soutien au coup d’Etat contre le syndicat Solidarnosc. Ce dernier événement est fort significatif, le PCF soutenant la bureaucratie polonaise contre un authentique mouvement ouvrier qui avait syndiqué la moitié de la classe ouvrière polonaise en quelques mois.

Pour conclure provisoirement       

Au total, pour celles et ceux qui continuent à se proposer d’agir en vue d’un changement révolutionnaire de la société, une réflexion critique sur l’histoire du PCF est indispensable. Elle montre comment il est possible de mobiliser les milieux populaires avec des propositions radicales et, ce faisant, de modifier leur place dans la société. Mais, elle permet aussi de comprendre que la croyance en des vérités non remises en question mène à l’impasse. En effet, le dévoilement de masse de ce que fut l’Union soviétique a pesé pour beaucoup dans l’effondrement du PCF, avec d’autres facteurs, internes à la société française. La leçon que nous pouvons en tirer est celle de l’ouverture, de la liberté de discussion interne et du respect de l’autonomie des mouvements de masse. En un mot, il s’agit d’intégrer aux acquis de la gauche la problématique de l’autogestion.

Robert Hirsch

[1] Les exclus de l’UEC dans les années soixante furent les animateurs/trices de Mai 68.

[2] Il s’agit de Laurent Casanova et Marcel Servin.

PS) La vidéo de la table ronde est disponible sur le site d'Ensemble! 44 https://www.ensemble44.org et sur youtube : https://www.youtube.com/watch?time_continue=25&v=VQboJzSW3LI&feature=emb_logo

 

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