USA. La campagne de Bernie Sanders : mobilisation et débats

La campagne de Bernie Sanders aux primaires démocrates américaines fait l’objet d’une forte mobilisation, laquelle se traduit aussi bien par la participation à ses réunions de campagne, les contributions financières, le bénévolat, les sondages (les intentions de vote pour M. Sanders, inconnu en dehors de son Etat il y a quelques mois, dépasseraient désormais les 30%).

Cette campagne suscite aussi, des interrogations, des débats. Débats au sein du Parti Démocrate et des médias, sur la « viabilité » de la candidature de M. Sanders, sur « l’électabilité » de celui-ci. Débats à gauche, sur la pertinence de mener campagne au sein des primaires démocrates, sur les espérances que cette campagne peut susciter par rapport aux précédentes candidatures de gauche aux élections primaires, et, bien entendu, sur les positions et propositions du candidat.

Très rapidement après l’annonce de la candidature de Bernie Sanders, au mois de mai 2015, le nombre de participants aux réunions et rassemblements du candidat à la candidature ont surpris aussi bien les observateurs que le candidat lui-même.

Dès le mois de juin, environ 5.000 personnes assistaient à une réunion à Denver, Colorado, autant qu’au rassemblement de lancement de la campagne de Hillary Clinton à New-York.

Puis, au mois de juillet, ils furent 10.000 à Madison, Wisconsin, 11.000 à Phoenix, Arizona, tandis qu’à Portland, dans la Maine, ville de seulement 66.000 habitants, près de 9.000 personnes se pressèrent pour entendre le candidat.

A partir du mois d’août, Bernie Sanders rassemblait des audiences dignes des plus grands concerts de rock : 15.000 personnes à Seattle, dans l’Etat de Washington, dont 3.000 écoutant le candidat en dehors de la salle qui ne comptait pas assez de places pour les accueillir ; 20.000 personnes à Portland, Oregon ; 27.000 à Los Angeles.

Cette affluence n’a fait que se confirmer depuis et demeure bien supérieure à celle dont bénéficient les rassemblements d’Hillary Clinton.

Bernie Sanders mène campagne contre l’influence des milliardaires et millionnaires sur les élections, dans un contexte de financement public quasi inexistant, et alors que l’influence sur les élections des américains les plus riches et des grandes firmes capitalistes a été renforcé en 2010 par l’arrêt dit « Citizens United » de la Cour Suprême. Cet arrêt s’appuie sur le premier amendement de la Constitution américaine, qui défend la liberté d’expression, pour lever toute limite aux sommes dépensées pour leur matériel de propagande électorale par les comités d’action politique (PAC) indépendants. Ces PAC indépendants ou « Super PAC » permettent à des organisations, et donc notamment à des entreprises privées à but lucratif, d’aider des candidatures sans que les sommes qu’elles dépensent à cette fin ne soient enregistrées dans les comptes de campagne des candidats.

Favorable au financement public de la vie politique, M. Sanders a refusé que de tels « Super PAC » soient créés en sa faveur, se distinguant en cela de Mme Clinton. Pour autant, sa campagne ne manque pas de moyens.

Depuis l’annonce de sa candidature, M. Sanders a en effet reçu plus de 40 millions de dollars de contributions individuelles, soit presque autant que Hillary Clinton sur la même période. Au dernier décompte, les sommes provenaient de 681 000 contributeurs, dont seulement 270 avaient donné le maximum autorisé de 2.700 $. On peut en déduire que le soutien financier dont bénéficie M. Sanders vient très majoritairement de salariés ordinaires. Mme Clinton, de son côté, bénéficie de très importantes collectes de dons individuels réalisées au sein de grandes firmes, notamment dans le secteur de la finance.

Cette campagne bénéficie aussi d’un important volontariat. Il n’existe pas de décompte fiable du nombre de bénévoles impliqués dans les campagnes dans l’un ou l’autre candidat. Mais il apparait que M. Sanders bénéficie d’une présence sur le terrain comparable à celle de Hillary Clinton, bien qu’il n’ait jamais mené de campagne au niveau national, contrairement à celle-ci, qui fut candidate aux élections primaires de 2008

Comme pour les campagnes de Barack Obama en 2008 ou Howard Dean en 2004, les médias notent l’importance dans cette mobilisation des segments les plus jeunes de l’électorat, ce qui se traduit notamment par une activité en ligne bien plus importante que pour Mme Clinton.

Cette présence sur le terrain est d’autant plus remarquable que les soutiens de M. Sanders demeurent très limités au sein d’un Parti Démocrate auquel il n’appartenait pas jusqu’à sa candidature. Maire de Burlington, la plus grande ville du Vermont, à partir de 1980, puis représentant au Congrès à partir de 1990, sénateur à partir de 2006, M. Sanders s’est vu opposer des candidats démocrates jusqu’en 1998.

Mme Clinton bénéfice quant à elle d’un nombre de soutiens d’élus et de responsables du partis singulièrement élevé à ce stade d’une élection primaire, avec notamment  deux membres du cabinet de M. Obama, 6 gouverneurs, 36 sénateurs, plus d’une centaine de représentants.

Parmi les soutiens de Mme Clinton, on note la présence de certaines des figures de gauche les plus connues du Parti Démocrate, comme les sénateurs Barbara Boxer et Sherrod Brown, ou le maire de New-York Bill de Blasio.

Bien qu’il ait été à l’origine de la création du sous-groupe progressiste au Congrès américain, le Congressionnal Progressive Caucus, qui compte 69 représentants démocrates, Bernie Sanders n’a reçu pour l’heure le soutien que des deux coresponsables de ce groupe, les représentants Raul Grijalva et Keith Ellison.

En ce qui concerne les syndicats, très importante source de financements et de volontaires pour les campagnes démocrates, 13 fédérations et syndicats nationaux ont d’ores et déjà apporté leur soutien à Mme Clinton, contre 4 pour  M. Sanders.

Ces investitures ne reflètent toutefois pas nécessairement l’état d’esprit des membres des syndicats concernés, puisqu’elles sont généralement décidées sans consultation interne. C’est ainsi que Mme Clinton a reçu en novembre l’investiture de l’Union Internationale des Employés des Services (SEIU), qui représente 1,5 millions de salariés.

Mme Clinton prépare sa candidature au moins depuis l’élection de son mari à la Maison Blanche en 1992, en mettant à profit tous les moyens dont cette position, puis son poste de Secrétaire d’Etat (ministre des affaires étrangères) entre 2009 et 2013, lui ont fait bénéficié. Pourtant, la préférence de nombreux adhérents pour M. Sanders ont conduit les dirigeants de l’AFL-CIO, principale confédération américaine, qui représente 12,5 millions de salariés, à reporter toute décision d’investiture.

La campagne de Bernie Sanders semble avoir contribué à changer la tonalité du débat démocrate.

L’invasion de l’Irak, opposée par Bernie Sanders et soutenue par Hillary Clinton au Sénat, est moins au centre des débats qu’en 2004 ou 2008 où M. Dean et Obama avaient bénéficié de leur opposition à la guerre.

En revanche, sur le projet d’accord de libre échange « partenariat transpacifique » (ou « TPP »), l’opposition de M. Sanders, qui, en 1993, avait voté contre la ratification de l’accord de libre échange nord américain (ALENA ou « NAFTA ») soutenu par Bill Clinton, a clairement poussé Mme Clinton à revenir sur son soutien initial.

Il en va de même pour le projet d’oléoduc Keystone XL avec le Canada, qui n’est désormais plus même soutenue par l’exécutif américain.

Bien entendu, la force des prises de position de M. Sanders sur ces questions est liée aux mobilisations sociales dont celles-ci font par ailleurs l’objet.

Il en va de même pour la revendication d’un salaire minimum fédéral de 15 dollars (il est de 7,25 dollars depuis 2009). Ca n’est qu’au début du mois de novembre que Mme Clinton a finalement pris position en faveur d’une hausse du minimum fédéral…à 12 dollars. Une position qui n’est pas sans rappeler celle de Lionel Jospin en faveur de la semaine des 37 heures lors des élections présidentielles de 1995.

Sur toutes ces questions, les revendications du mouvement social ont trouvé avec Bernie Sanders un vecteur très réceptif dans la sphère électoral. Et M. Sanders a bénéficié du regain de politisation qu’elles ont engendré, des nouvelles représentations qu’elles ont mis en circulation dans l’espace public, reprenant par exemple à son compte le slogan du mouvement Occupy Wall Street sur les « 1% » les plus riches.

Sur la question du racisme institutionnel en revanche, il a fallu les interpellations abruptes du mouvement Black Lives Matter, dont des militants ont interrompu ses prises de parole, pour que M. Sanders, bien qu’ayant un long passé de militants des droits civiques, prenne la mesure de l’importance à accorder à cette question dans sa campagne. Il a toutefois réagit de manière pertinente, notamment à travers une remise en cause du système pénal et carcéral américain, avec un projet d’interdiction des prisons privées. Mme Clinton en a tenu compte – elle a finalement renoncé en octobre aux dons liés aux exploitants de prisons privées.

Un autre point qui mérité d’être souligné est que, en se revendiquant comme socialiste, un mot qui aux Etats-Unis renvoie à une doctrine et pas un parti, M. Sanders a contribué à faire porter le débat électoral sur le capitalisme lui-même – ces dernières décennies, seule la dénonciation des « déviances » ou des « excès » du capitalisme, que Mme Clinton entend « sauver de lui-même », s’exprimait ouvertement.

La crise de 2008 est bien entendu le facteur principal de cet élargissement du débat, mais cela n’aurait pas été possible sans un émetteur efficace comme M. Sanders. 

Ne serait-ce que pour cette seule raison, la candidature de Bernie Sanders présente un intérêt singulier par rapport aux candidatures aux primaires de sénateurs démocrates de gauche, comme Ted Kennedy en 1980, Tom Harkin en 1992, ou les candidatures un temps envisagées des sénateurs Paul Wellstone en 2000, Russ Feingold en 2008 ou Elizabeth Warren pour 2016.

La campagne de M. Sanders bénéficie d’une forte mobilisation. Elle semble avoir un réel effet sur la structuration du débat public. Mais elle est aussi un objet de débat.

Le premier débat se joue au sein du Parti Démocrate et dans les médias qui lui sont liés, soit le New York Times, le Washington Post, le New Yorker, CNN, et, dans une large mesure, les grands réseaux de télévision (CBS, MSNBC...) Ce sont les analyses de la société américaine de ces médias, ainsi que des think-tanks proches du Parti Démocrate, que reprend la presse française de « centre gauche » (Le Monde, Libération…) et de droite.

M. Sanders a d’abord été présenté comme étant trop à gauche pour être élu. Les grands médias, le commentariat, défendent un « vote utile », lequel consiste, pour les électeurs démocrates participant aux votes de désignation des candidats du parti, à choisir non pas tant celui ou celle dont ils partagent le plus les vues, que celui ou celle le ou la plus susceptible d’être élu(e). Cette « électabilité » repose sur l’appréciation des médias en question, éventuellement à l’aide de sondages commandités par eux.

Il est entendu pour ces médias qu’il existerait aux Etats-Unis une grande « classe moyenne » (« middle classe »), rétive aux politiques économiques et sociales trop redistributrices et à un fort niveau d’imposition. Il existerait aussi une « classe populaire blanche » (« white working class »), dont le vote serait largement motivé par la défense de politiques conservatrices et même réactionnaires sur les questions sociétales et sur les affaires étrangères.

Ainsi, parce que « moyenne » socialement, la « classe moyenne » voudrait des candidats « modérés ». Elle constituerait aussi la masse des « swing voters », ces électeurs qui, selon les élections, pourraient voter aussi bien pour un Républicain que pour un Démocrate, et sur les choix desquels reposerait l’issue des élections.

Ce sont ces arguments que Dick Morris, consultant politique républicain, conseiller et ami de Bill Clinton, a passé les années 90 à répéter à ses clients et aux médias. Pour les élections présidentielles de 1996, M. Morris est allé jusqu’à inventer le segment cible des « soccer moms », des mères de famille des « classes moyennes » qui emmènent leurs enfants à leurs cours de football et sont favorables à des politiques « centristes » (sans que le rapport avec le football soit explicité)

Selon M. Sanders, en revanche, le principal facteur déterminant des victoires ou défaites électorales est l’abstention (elle est supérieure à 45% des électeurs inscrits depuis la fin des années 60), laquelle joue systématiquement contre les candidats démocrates. Il faut donc mobiliser les personnes qui ne s’intéressent plus à la politique, notamment les jeunes et les personnes les plus modestes.

Quant à la  « classe populaire blanche », parce que « populaire », elle serait aussi arriérée. Thomas Frank, journaliste à Harper’ Magazine, a connu un succès de librairie en 2004 avec un livre intitulé « What's the Matter with Kansas? How Conservatives Won the Heart of America ». Sur la base d’impressions recueillies lors de séjours au Kansas,  il y décrit une « classe populaire blanche » prisonnière de son conservatisme sur les questions de société, et ainsi à la merci d’un Parti Républicain qui ne tient pas compte de ses intérêts.

Le politiste américain Larry Bartels a répondu à cet essai par un article cinglant, intitulé « What’s the Matter with What’s the Matter with Kansas », où il argumente, sur la base des chiffres des National Election Surveys, que la classe ouvrière blanche continue de voter démocrate, elle n’est pas devenue plus conservatrice, que, dans ses votes, elle ne privilégie pas les questions sociétales sur les questions économiques, que les électeurs religieux de la classe ouvrière blanche ne sont pas divertis d’une logique de classe par leur religion.

L’approche de M. Sanders vis-à-vis de l’électorat conservateur a été rappelée à l’occasion de son intervention le 14 septembre 2015 à la Liberty University, une université privée, évangélique, de Virginie. M. Sanders n’a fait preuve d’aucun suivisme, d’aucune fausse habileté sur les questions dites de société, répétant sa conviction du droit à l’avortement et de l’égal accès au mariage. En revanche, il a tenté d’interpeller son public sur les thématiques économiques et sociales.

C’est cette approche qui, selon M. Sanders, explique que près de 25% des électeurs républicains du Vermont votent régulièrement  pour lui.

Néanmoins, depuis 1972, chaque fois que, les Démocrates perdent des élections présidentielles ou pour le Congrès, le commentariat explique leur défaite par leurs positions « trop à gauche ».

Lors des élections primaires de 1976, les médias martèlent la nécessité de désigner le candidat « modéré », et, par conséquent, le plus « éligible », soit l’homme d’affaires Jimmy Carter. Quand, après quatre ans de politiques économiques restrictives, M. Carter fut défait par Ronald Reagan, l’historiographie du commentariat américain s’empressa de faire de lui un président « de gauche », presque « gauchiste ».

Il en a été de même pour les candidatures malheureuses de Walter Mondale en 1984 et de Michael Dukakis en 1988, candidats qui avaient pourtant consciencieusement observé au cours de leurs campagnes les commandements du commentariat. Cette manière de réécrire l’histoire est saisie avec humour par l’écrivain Rick Perlstein dans une critique des mémoires d’Al From, un promoteur américain de la « troisième voie ». (http://www.thenation.com/article/friends-2/)

Le même type d’arguments a été utilisé pour imposer la candidature de John Kerry lors des élections primaires de 2004. M. Kerry était « crédible » dans le contexte de « guerre contre le terrorisme », non pas en dépit du fait qu’il avait voté pour l’invasion de l’Irak, mais parce qu’il l’avait votée et qu’il était un vétéran du Vietnam.

Les sondages peinant à étayer la démonstration d’un désavantage de M. Sanders par rapport à Mme Clinton face à n’importe lequel des candidats potentiels du Parti Républicain, une grande partie de l’activité du commentariat consiste désormais à mettre en avant le faible écho que rencontrerait M. Sanders parmi les populations noires et d’origine latino-américaine, et à annoncer, à chaque inflexion des sondages, que sa campagne a atteint un plafond, qu’elle patine. Quand son directeur de campagne pour le seul Etat du Nevada démissionne pour des raisons personnelles, on peut lire à ce sujet des manchettes qui sembleraient plus adaptées à une vague de démissions collectives pour des raisons politiques au sein de son équipe nationale de campagne.

L’autre débat sur la campagne de Bernie Sanders se tient au sein de la gauche.

Sa candidature a reçu des soutiens au sein de publications de gauche comme Jacobin, The Nation, In These Times. Elle est aussi soutenue par Progressive Democrats of America, fraction de gauche militante au sein du Parti Démocrate, créée lors de la convention démocrate de 2004 par des délégués favorables aux candidatures de MM. Dean et Kucinich ; par Democratic Socialist of America, petit groupe affilié à l’Internationale Socialiste et présent dans l’université et dans les syndicats ; enfin, par Socialist Alternative, groupe lié au trotskisme et qui vient de faire réélire au conseil municipal de Seattle sa militante Kshama Sawant.

Mme Sawant a déclaré après sa réélection avoir bénéficié de l’intérêt suscité dans l’électorat par la campagne de Bernie Sanders  Mais elle a aussi souligné les limites d’une campagne dans le cadre du Parti Démocrate.

(http://www.theguardian.com/usews/2015/nov/06/socialist-kshama-sawant-sea...)

Bien que les liens entre les mouvements sociaux et le Parti Démocrate soient étroits depuis le New Deal, le Parti Démocrate est plus encore lié avec la bourgeoisie américaine.

Les démocrates conservateurs du Sud sont progressivement devenus rares depuis le vote du Civil Rights Act de 1964. Mais, parallèlement à ce « réalignement », appelé de leurs vœux par les socialistes ayant décidé d’agir au sein du Parti Démocrate, ce dernier s’est orienté, dès la présidence Carter, soit plus d’une décennie avant la social-démocratie européenne, dans ce que Tony Blair appellera la « troisième voie », soit une politique en faveur des possédants.

Cette transformation a connu son expression la plus crue en 1996, avec la signature par Bill Clinton de la loi « Personal Responsibility and Work Opportunity Act » ou « Welfare reform » qui ciblait « l’assistanat » et qui a plongé dans la pauvreté des dizaines de milliers d’Américains.

Et, si le Parti Démocrate a pu porter dans la sphère électoral des demandes du mouvement social, il n’est, pas plus que le Parti Libéral canadien du nouveau premier ministre Justin Trudeau, ou le parti-radical-socialiste français, une création du mouvement social lui-même. Il garde dans son fonctionnement, son financement, son implantation, sa culture, les grands traits de ses origines notabiliaires.

Toutefois, le système électoral, qui combine le scrutin majoritaire à un tour, comme au Royaume-Uni, des obstacles au dépôt de candidatures, une institutionnalisation des partis Démocrate et Républicain, rend difficile l’organisation d’une offre électorale indépendante. Quinze ans après la candidature de Ralph Nader à la présidentielle de 2000 (avec près de 3 millions de voix et 2,7% des suffrages exprimés), le rôle de cette candidature dans la victoire de George W. Bush sur Al Gore fait encore débat à gauche.

En se portant candidat à la primaire démocrate, Bernie Sanders s’est engagé à ne pas se présenter à la présidentielle comme indépendant s’il ne recevait pas l’investiture démocrate. Certains militants de gauche souhaiteraient qu’il le fasse et qu’il s’inscrive ainsi dans une démarche plus proche de celui qu’il revendique comme son modèle, le socialiste Eugene V. Debs. Ce dernier s’est présenté à quatre élections présidentielles d’affilée, obtenant son meilleur score en 1912 avec 900 000 voix et plus de 6% des suffrages exprimés.

Le risque est en effet que, après une victoire de Mme Clinton aux primaires, M. Sanders n’apporte son soutien à celle-ci, en dépit que tous deux soient, comme il l’a récemment déclaré, en désaccord sur « à peu près tout » (« I disagree with Hillary Clinton on virtually everything », déclaration faite en novembre au Boston Globe).

M. Sanders se trouverait ainsi dans la position peu enviable de rabatteur des Démocrates, mobilisant un électorat peu intéressé par les élections pour ensuite l’inviter à faire le choix du moindre mal en votant contre la candidature républicaine. C’est le reproche que Ralph Nader lui fait dès à présent.

(http://www.truthdig.com/avbooth/item/video_chris_hedges_and_ralph_nader_...)

Le débat à gauche porte aussi sur le contenu des positions et propositions de M. Sanders, en politique intérieure – avec, par exemple, une approche prudente ou timorée sur le commerce des armes à feu - et sur la politique étrangère.

M. Sanders a, en effet, soutenu la guerre en Afghanistan, dénoncé les excès dans l’utilisation des drones, mais pas le principe de leur utilisation ; qualifié Hugo Chavez de « dictateur communiste mort », suite à des accusations de collusion avec celui-ci par la campagne de Mme Clinton ; fait preuve de laconisme sur la politique d’expansion territoriale d’Israël, principal allié des Etats-Unis au Moyen-Orient et principal récipiendaire de son aide militaire.

En politique intérieure comme sur la politique étrangère des clarifications ont été faites à l’occasion du discours prononcé par le candidat à l’université de Georgetown le 19 novembre 2015.

Bernie Sanders, dans les premiers mois de sa campagne, avait choisit d’illustrer le socialisme démocratique dont il se revendique à travers l’exemple des pays scandinaves, où la présence du socialisme dans le capitalisme a pris certaines de ses formes les plus accomplies, les Etats-Unis se situant à l’autre bout du spectre.

Dans son discours à l’université de Georgetown, il a inscrit ses propositions (assurance maladie publique pour tous, création d’une banque de dépôts publique au sein du réseau postal, congé maternité et paternité, programme d’investissement dans les infrastructures...) dans une continuité avec les politiques publiques de gauche familières aux Américains, celles mises en place à l’époque du « New Deal » de Franklin D. Roosevelt et de la « Great Society » de Lyndon B. Johnson, références à laquelle il a ajouté Martin Luther King Jr.

Ces politiques, a souligné M. Sanders, ont toutes été en leur temps décriées comme « socialistes ». 

M. Sanders n’a pas cherché à mettre en avant le rôle central des socialistes dans les mobilisations ayant rendu ces politiques possibles, et dont témoigne le rôle joué par le syndicaliste et socialiste A. Philip Randolph à l’époque de Roosevelt comme à celle de Johnson.

(http://www.aflcio.org/About/Our-History/Key-People-in-Labor-History/Asa-...)

Il a choisi, plus simplement, de revendiquer la caractérisation comme socialiste de cet héritage législatif.

En confondant ainsi, aux yeux du grand public, la tradition démocrate de gauche (appelée « liberal » aux Etats-Unis) avec la tradition socialiste, M. Sanders prolonge t-il simplement la stratégie de « réalignement » du Parti Démocrate, ou pose t-il un jalon permettant aux mouvements sociaux et à la gauche de s’émanciper de celui-ci ?

En matière de politique étrangère, le discours de Georgetown a exprimé, sinon une rupture, au moins nette démarcation avec l’ordinaire des politiques impérialistes américaines.

M. Sanders a en effet indiqué son refus des renversements de gouvernement par les Etats-Unis. Il a donné sur ce point des exemples au Moyen-Orient mais aussi en Amérique latine.

Cette position était déjà celle de George Mc Govern, candidat démocrate à l’élection présidentielle de 1972. Mais elle avait contribué à priver celui-ci du soutien de la confédération syndicale AFL-CIO, très engagée dans la guerre froide.

Sous les présidences de Bill Clinton et Barack Obama, elle n’était pas à l’ordre du jour, ne serait-ce que vis-à-vis du Venezuela, où les Etats-Unis ont été associés à des tentatives de coups d’Etat.

M. Sanders a aussi appelé à la création d’une nouvelle OTAN, intégrant notamment la Russie. C’est un appel non recevable à gauche, mais qui constitue une avancée par rapport à l’atlantisme des Démocrates, alors que l’expansion de l’OTAN en Ukraine et au Caucase est le principal facteur de tension entre les Etats-Unis et la Russie.

Qu’ils soient favorables ou non à la candidature de Bernie Sanders aux primaires démocrates, les militants de gauche américain partagent une interrogation : s’il n’est pas investi, et s’il ne se présente pas comme indépendant, Bernie Sanders mettra t-il à profit la mobilisation suscitée par sa campagne aux primaires pour construire une nouvelle organisation politique à l’échelle fédérale ?

Nombreux sont en effet ceux qui se souviennent des campagnes de Jesse Jackson en 1984 (avec 3,3 millions de voix) et 1988 (avec 6,9 millions de voix), que M. Sanders avait d’ailleurs été un des seuls membres du Congrès à soutenir. A l’issue de la campagne de 1988, M. Jackson n’avait pas véritablement cherché à donner corps à une alternative en dehors de sa personne.

Sur ce point, des signaux positifs ont été envoyés par M. Sanders. Celui-ci a en effet indiqué que, s’il était élu président, il ne pourrait pas changer les choses sans la poursuite d’une importante mobilisation politique. Plus encore, il a désigné comme principale erreur de M. Obama le fait que celui-ci ne se soit pas servi pour gouverner de la mobilisation populaire qu’il avait lui-même suscitée.

Le principal mot d’ordre de M. Sanders est en effet la « révolution démocratique », une expression qui évoque les « révolutions démocratiques » d’Amérique latines, mais aussi, inspirée par celles-ci, la « révolution citoyenne » de la candidature du Front de Gauche en 2012…

Christopher Swaim

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