USA : le message de Sanders a atteint des millions de personnes

La campagne présidentielle de Bernie Sanders est soutenue, de façon plus ou moins critique, par différentes forces de la gauche radicale américaine, notamment Socialist Alternative, particulièrement présente dans l’Ouest des Etats Unis, notamment à Seattle, où Kshama Sawant vient d’être réélue au conseil municipal. Ce soutien ne fait bien sûr pas l’unanimité au sein de toutes les forces qui se réclament du socialisme. Et ce d’autant plus, après les déclarations les plus récentes de Sanders qui semble prendre quelques distances avec la notion même de socialisme et se « recentrer » autour d’une notion plus vague d’humanisme démocratique. Nous publions aujourd’hui la traduction d’un article paru sur le site de Socialist Alternative fin octobre, après le premier débat entre les candidats démocrates à la primaire et qui met en lumière les forces et les faiblesses de la campagne de Bernie Sanders.

Un spectre hante la campagne électorale présidentielle américaine, le spectre du socialisme. Avant même qu’il ait ouvert la bouche, l’effet de Bernie Sanders sur le premier débat du Parti Démocratique était clair. Chaque candidat utilisait sa première déclaration pour critiquer les inégalités de revenus, la signature même des débuts de la campagne présidentielle de Sanders.

Hilary Clinton rentrait dans ce débat toujours en tête dans les sondages, mais devant faire face à un véritable challenge, causé par Sanders, et avec de sérieuses questions concernant l’état de sa campagne, dûes tant à Sanders qu’au scandale en cours autour des ses e mails. Au lendemain de sa vigoureuse performance, on pouvait entendre le soupir de soulagement des medias de l’establishment qui insistaient sur son caractère « présidentiel ». Les discussions autour du soutien à un candidat mieux placés dans l’establishment, comme Joe Biden, diminuaient rapidement.

Néanmoins, une grande partie des 15 millions de spectateurs de ce débat (un record pour un débat de primaires démocrates) a vu les choses différemment. Sanders – auto-proclamé démocrate socialiste- sortait de son premier débat télévisé en prime time en ayant créé un très fort intérêt pour sa campagne anti-establishment et pro classe ouvrière.

Ce débat marque un nouveau pas en avant dans la réapparition des idées socialistes en tant que force légitime dans le débat politique américain. Google indique que Sanders était le candidat sur lequel le plus grand nombre de recherches on line ont eu lieu pendant le débat. L’institut Merriam Webster rapporte un « pic » de recherches sur le mot « socialisme ». L’équipe de campagne de Sanders avait organisé 4000 réunion pour suivre en commun le débat, regroupant plus de 100 000 personnes à travers tout le pays, mettant ainsi en lumière le caractère « de base » de la campagne, qui a également recueilli 1.3 millions de $ dans les quatre heures suivant le débat.

Mais les suites de ce débat ont également montré que Sanders était d’autant plus soumis à l’offensive de l’establishment qu’il progressait. Comment y répondre et créer une démarcation claire avec Clinton et les autres candidats démocrates devient donc une question de plus en plus importante.

Un débat qui s’ancre à gauche

Sans aucun doute, Sanders a déplacé le débat au sein du Parti Démocrate vers la gauche. Tout au long de la soirée, les candidats ont eu à répondre aux positions de Sanders sur la dette étudiante et les frais d’éducation, les traités commerciaux, les inégalités, la santé, la sécurité sociale etc. Le mouvement Black Lives Matter a également marqué ce débat, en forçant les candidats à prendre en compte le racisme institutionnel.

Sanders a choisi de défendre l’étiquette « socialiste » plutôt que de la cacher, en répondant : « parler de socialisme démocratique, c’est dire qu’il est immoral et mauvais que le décile supérieur des 1% de ce pays possède plus que 90% du reste d la société ». Il a été demandé à chaque candidat s’il était capitaliste, ce qui est très inhabituel, pour un débat du Parti Démocrate. Sanders a répondu : « est-ce que je me considère comme faisant du processus de casino capitaliste par lequel si peu possèdent beaucoup et tant n’ont que si peu ? , par lequel la cupidité et l’insouciance de Wall Street ont ruiné cette économie ? Non, je crois dans une société dans laquelle tout le monde sera à l’aise, pas seulement une poignée de milliardaires ».

Hillary Clinton, dont la campagne est largement financée par les grandes entreprises, a prudemment défendu le capitalisme en déclarant : « c’est notre rôle de brider les excès du capitalisme afin qu’il ne devienne pas hors de contrôle et cause les inégalités que nous voyons dans notre système économique ». Mais quand Hillary Clinton défend de manière explicite le capitalisme, la manière dont elle veut « en brider les excès » est beaucoup moins claire, étant donné ses liens étroits avec Wall Street et l’establishment des affaires.

Des faiblesses

La présentation de Sanders démontre également de claires faiblesses, en politique étrangère, par exemple. Il a correctement mis en avant son opposition à la guerre en Irak, contrairement à Clinton et à la direction du Parti Démocrate, qui ont accepté de suivre les mensonges de Bush à propos des « armes de destruction massive », mais il a également répété son soutien à la campagne militaire désastreuse en Afghanistan (qui se poursuit depuis 15 ans), ainsi qu’aux bombardements en Serbie dans les années 90. Il essayait ainsi de se présenter comme un potentiel « commandant en chef », affirmant qu’il était préparé à diriger les Etats-Unis en temps de guerre.

Bien sûr, certaines aventures militaires ont été conduites sous un déguisement humanitaire. De très nombreuses personnes, par exemple, souhaitent de façon bien compréhensible la défaite des réactionnaires brutaux de Daesh. Mais c’est précisément l’intervention impérialiste en Irak qui a créé les conditions de l’émergence de Daesh et la campagne de bombardements d’Obama s’est révélée un complet échec, y compris de son propre point de vue. A chaque moment, la puissance militaire américaine a été utilisée, quelle que soit la manière dont elle a été présentée, pour servir les intérêts du big businesss et non de la population. Nous soutenons qu’une politique intérieure en faveur de la classe ouvrière doit être liée à une politique étrangère sur les mêmes principes.

Mais ces faiblesses ne doivent pas masquer l’immense effet positif de la campagne Sanders qui politise et radicalise de centaines de milliers, potentiellement des millions de personnes.

L’offensive de l’establishment

Alors que de nombreux sondages en ligne montraient qu’une immense majorité de spectateurs estimaient que Sanders avait dominé le débat, le New York Times, porte parole de l’aile libérale (« de gauche » ndt) de l’élite dominante, le considérait comme une victoire écrasante de Clinton. La prestation de Sanders était, disait-il « honteuse ». L’accent était mis sur la manière dont Clinton avait mené l’offensive contre Sanders, l’attaquant sur le contrôle des armes et sur d’autres sujets, en position de force. L’organisateur du débat, CNN, dont la maison mère Time Warner est le septième plus gros contributeur de la campagne Clinton, n’a certainement pas aidé Sanders. Aucune question n’a été posée sur le salaire minimum, la pauvreté ou les législations anti-syndicale, par exemple. En revanche, CNN a lancé des attaques contre Sanders, pour Clinton : il n’est pas éligible, il est faible sur le contrôle des armes, on ne peut pas lui faire confiance pour diriger les forces armées, etc.

Alors que la couverture du débat par le New York Times laisse penser qu’il a assisté à un débat dans un quelconque univers parallèle, la réalité montre qu’il met tout en œuvre pour soutenir la campagne de Clinton et et s’opposer à celle de Sanxers. La couverture du New York Times peut bien sembler extrême, il n’en demeure pas moins qu’elle est partie prenante d’une tendance bien plus large.

Les media du système ont largement ignoré Sanders durant ces derniers mois, lorsque sa campagne démarrait. Mais ce débat marque un changement et montre que les gants sont enlevés. Si le soutien à Sanders continue à croitre, les attaques deviendront de plus en plus dures. Dans cette situation, Sanders, dont des millions de jeunes et de personnes issues de la classe ouvrière attendent une direction dans le combat contre la politique des entreprises, a besoin de donner une réponse décisive. Si les attaques personnelles triviales doivent, évidemment, être évitées, une critique politique substantielle du candidat choisi par l’establishment, Hillary Clinton, et de son rôle dans le processus corrompu de « casino capitaliste » est absolument nécessaire.

Sur certains points, Clinton a essayé de masquer son opposition à Sanders, en laissant croire qu’elle partage nombre de ses valeurs mais qu’elle est mieux à même de faire se réaliser les changements. Ce qui convient à de nombreux électeurs mais qui a nécessité une réponse de Sanders pour clarifier les soutiens de Clinton. Elle a soutenu l’abrogation par Bill Clinton de la loi Glass –Steagall (séparation des banques d’affaires et des banques de dépôts , ndt), redonnant ainsi du carburant au casino capitaliste des années 90 et 2000, elle a soutenu, en 1996, le « Personal Responsability and Work Opportunity Act » pour mettre fin « aux garanties sociales que nous connaissons », elle a soutenu le NAFTA (traité de commerce nord américain). Beaucoup ignorent que Clinton, secrétaire d’Etat d’Obama, a joué un rôle décisif dans deux projets , le pipeline Keystone XL et le Traité trans-Pacifique, auxquels elle feint maintenant de s’opposr, en raisons des vents contraires qu’ils rencontrent. Au cours du débat, elle a également eu le front de déclarer que les industries pharmaceutiques et les assurances de santé étaient parmi ses pires ennemis alors qu’elles ont contribué à ses diverses campagnes à coup de millions de dollars.

Le modérateur de CNN a interrogé Clinton à propos e ses voltes-faces sur ces sujets, demandant s’ils étaient le produit de « contingences politiques ». Cela aurait p donner l’occasion à Sanders d’expliquer à des millions de spectateurs le rôle joué par les Démocrates liés au business (corporate Democrats), et Clinton en particulier, faisant campagne à gauche pendant les élections et gouvernant selon l’ordre du jour de Wall Street, une fois au pouvoir.

Un des meilleurs échanges de la soirée, pour Sanders, a concerné la question de la régulation de Wall Street. Clinton a tenté, de manière pitoyable, d’apparaître dure avec les grandes banques. « J’ai représenté Wall Street, en tant que Sénatrice de New York, a déclaré Clinton, j’ai leur ai dit, cessez de saisir les maisons, cessez de vous engager dans des comportements spéculatifs ». Sanders a eu beau jeu de répondre à ce non-sens : « le Congrès n’a pas imposé de régulations à Wall Street. C’est Wall Street qui a imposé ses règles au Congrès. Leur demander de faire de faire de « bonnes choses » relève de la naïveté ».

Le besoin d’un nouveau parti

Le Parti Démocrate est lié par des milliers de fils à la classe des millionnaires. Si la campagne de Sanders ne sert qu’à « ramener à la maison » la jeunesse et les progressistes, l’establishment du parti n’aura pas eu d’énormes problèmes avec elle. Mais si elle continue à se développer et devient une menace, l’appareil du partiripostera, férocement s’il le faut. Une indication en est que 150 Gouverneurs et membres du Congrès ont validé la candidature de Clinton, alors que deux seulement ont soutenu celle de Sanders.

Le point le plus important de la campagne de Sanders est l’enthousiasme qu’elle est en train de bâtir pour l’idée d’une révolution politique contre la classe des milliardaires et la popularisation de la notion de socialisme. Sanders a déclaré que s’il perdait les primaires et que Clinton était la candidate désignée, il la soutiendrait contre les républicains. Socialist Alternative considère que ce serait une énorme erreur et nous pensons que cela deviendra de plus en plus clair pour un grand nombre de supporters de Sanders, au fur et à mesure du durcissement de la campagne. Il est de plus en plus urgent d’avancer, au travers de cette campagne et au-delà, vers la création d’une nouvelle force politique qui servira les intérêts des 99% et qui, donc, sera indépendante du Parti Démocrate.

Patrick Ayers. Traduit de l’anglais par Mathieu Dargel.

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