USA : l’élection n’est pas tout

Rien d’étonnant, rien de nouveau. A 60 jours de l’élection, la campagne présidentielle américaine ne semble plus présenter rien de nouveau ni d’étonnant. Comme si tous les arguments politiques avaient été épuisés dans la campagne des primaires, comme si l’irruption des thèmes sociaux, antiracistes, écologistes, comme si les mots eux-mêmes de la campagne Sanders s’étaient évaporés après les Conventions de juillet.

C’est ce que l’on pourrait penser de prime abord si on se contente de la surface des choses. Clinton et Trump sont au coude à coude dans les sondages, en tête un jour l’une, un jour l’autre, oscillant entre 43 et 45% des votes populaires, mais avec un net avantage (pour l’instant) en termes de grands électeurs désignés par les Etats pour Clinton. Les affrontements se durcissent, les arguments se rapprochent du caniveau. Les partisans de Trump se saisissent d’une quinte de toux de Clinton pour mettre en garde sur sa santé, son trop grand âge (elle a 69 ans et Trump 71…) pour être élue Présidente. Les soucis fiscaux et les revers de fortune de Trump refont les gros titres… Ces derniers jours, le sujet préféré est celui d’une intervention présumée de la Russie, via hackers interposés, pour déstabiliser la campagne électorale en faveur de, devinez qui, Trump !

Dans tout ce magma du bipartisme retrouvé, on se demande où sont passés Sanders et les dizaines de milliers de personnes qui se sont engagés dans sa campagne pour une Révolution Politique. En réalité, le choix politique fondamental de Bernie Sanders de se présenter à la primaire démocrate, de s’engager à soutenir, au moins formellement, Hillary Clinton et de ne pas promouvoir une candidature indépendante, au nom du « moindre mal », est le principal responsable de sa quasi disparition médiatique. Mais, sans attendre le 6 septembre, date de sa première apparition publique dans un meeting du Vermont, de soutien à Clinton, Sanders avait déjà commencé à tirer les enseignements de sa campagne et à proposer des initiatives pour en faire fructifier le capital politique.

Plusieurs dizaines de milliers de ses partisans se sont retrouvés dans la soirée du 24 août dans 2600 forums à travers tous les Etats Unis, connectés en streaming pour débattre des suites de la campagne et de la manière de faire vivre le slogan « je suis socialiste ». Bien que les sondages indiquent que 85% des partisans de Sanders iront voter Clinton en novembre, ils montrent également le plus haut niveau de défiance et d’insatisfaction jamais enregistré envers des candidats présidentiels. C’est sur cette vague d’insatisfaction que Sanders entend s’appuyer pour lance et développer sa nouvelle structure, l’association Our Revolution.

Our Revolution a pour but de réunir toutes les énergies créatrices issues du mouvement politique créé autour de Sanders et se donne comme objectif de « revitaliser la démocratie américaine, de renforcer les leaders progressistes et d’accroître la conscience politique » .

Our Revolution a l’ambition de présenter des candidats provenant de luttes locales, associatives, politiques, environnementalistes, antiracistes, féministes, etc, à tous les postes électifs, depuis le Sénat et la Chambre des Représentants jusqu’au conseils de parents d’élèves.

Sans vouloir devenir, aujourd’hui, une nouvelle structure partidaire, Our Revolution est la voie choisie par Bernie Sanders et par une grande majorité de ses partisans pour ne pas être simplement absorbé dans les structures locales du Parti démocrate. Il s’agit avant tout d’en garantir l’autonomie. Our Revolution, donc, regarde bien au-delà de la Présidentielle et va engager le dialogue avec toutes les forces qui ont soutenu la campagne Sanders mais, qui, aujourd’hui, n’ont pas approuvé le ralliement à Clinton et qui soutiennent désormais la campagne de Jill Stein et du Green Party.

Dans une longue interview donnée le 29 août à la revue de la gauche radicale Jacobin, Jill Stein explique, entre autres, que toutes ces forces seront amenées à se retrouver autour des thèmes politiques qui ont ouvert un nouveau cycle de luttes depuis 2012 : les revendications sociales anti austéritaires du Wisconsin, en 2011, Occupy Wall Street, le Fight for 15$ (revendication d’un SMIC national à 15£ de l’heure), les mobilisations étudiantes pour la gratuité des universités, la Marche du Peuple pour le Climat, et, par-dessus tout le mouvement Black Lives Matter.

Sans se faire d’illusion sur son score (les sondages plafonnent entre 3 et 5%), Jill Stein explique que le combat en lui-même est une victoire et que si le seuil de 5% est atteint, le Green Party pourra bénéficier des financements publics à hauteur de 20 millions de dollars. A propos des suites que le Green party entend donner à la campagne électorale, elle déclare : « Notre challenge sera de faire grandir notre organisation en tant que parti politique (…).  Si nous obtenons 5% , nous recevrons près de 20 millions entre aujourd’hui et les prochaines élections, ce qui change totalement la donne. Je crois que nous avons maintenant recueilli l’engagement de la couche militante la plus active de la campagne Sanders.

Nous avons également fait un long chemin avec les mouvements sociaux et les mouvements indigènes (les mouvements des natifs américains), ainsi qu’avec de nombreuses sections locales de Black Lives Matter.

Je pense, ajoute-t-elle, qu’il est important d’unifier les forces politiques avec le mouvement social. Il est également important pour les mouvements sociaux de comprendre qu’il ne suffit pas de construire le mouvement, mais qu’il faut aussi se battre pour le pouvoir politique.  De la même manière que Syriza a représenté une nouvelle façon d’unifier des forces politiques, ou que Podemos ou Jeremy Corbin représentent l’émergence de forces politiques plus radicales, cela est en train d’arriver dans notre pays.

Le Green Party est en train de créer les fondations pour travailler en commun avec d’autres petites forces politiques de la gauche, grâce notamment à la plate-forme « Left Elect ». Je crois que les choses se mettent à bouger, maintenant, ce qui extrêmement positif et qui ne va pas s’arrêter de sitôt. ».

Cette nécessité d’unir les forces politiques avec celles du mouvement social est également au cœur du débat qui parcourt le mouvement syndical américain, et plus particulièrement les secteurs les plus actifs dans la campagne Sanders.  Les forces libérées au cours de l’année écoulée n’ont pas fini d’entraîner des bouleversements politiques. Non, décidément, le mot « socialisme » n’est pas prêt à redevenir une grossièreté.

Mathieu Dargel

 

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