Venezuela : crise finale du modèle de la rente pétrolière ?

Au Venezuela, qui détient les plus grandes réserves d’hydrocarbures au monde, l’énorme rente pétrolière sert à améliorer la qualité de vie des secteurs populaires. Mais la persistance du modèle de la rente pétrolière et la paralysie du gouvernement de Nicolás Maduro conduisent le processus bolivarien vers une nouvelle crise.

Depuis la formation du pouvoir bolivarien au Venezuela, des transformations significatives sont intervenues dans la culture politique, dans le tissu social et organisationnel, mais aussi dans les conditions matérielles de vie des secteurs populaires laissés jusqu’alors dans l’oubli. Grâce à de nombreuses politiques sociales (les « missions ») destinées aux différents secteurs de la population, les niveaux de pauvreté et de pauvreté extrême ont été très significativement réduits. D’après la Cepal[1], le pays est devenu, avec l’Uruguay, l’un des deux pays les moins inégalitaires de toute l’Amérique latine. La population bénéficie d’une meilleure alimentation. Des programmes d’alphabétisation ont été mis en œuvre avec succès. Avec le soutien de Cuba, la mission Barrio Adentro[2] a fourni aux secteurs populaires, tant ruraux qu’urbains, un service médical de base dans l’ensemble du pays. Le régime des pensions de l’État a connu une extension massive et s’est élargi à des millions de personnes du troisième âge. Le nombre de jeunes qui poursuivent des études a également connu une expansion extraordinaire. Ces dernières années ont aussi été marquées par la relance d’un programme de logements sociaux. Le niveau de chômage est resté bas et le travail informel a été réduit de 51 % au premier semestre de 1999 à 41 % au premier semestre 2014. On estime à 650 milliards de dollars le montant des investissements sociaux entre les années 1999 et 2013. Selon le Pnud[3], l’indice de développement humain du pays a progressé de 0,662 en 2000 à 0,748 en 2012, ce qui signifie le passage d’un niveau de développement humain « moyen » à un niveau « élevé ».

Stagnation de la production

Pourtant, les transformations sociales opérées n’ont pas été liées à des modifications de la structure productive du pays. Tout au contraire, on a assisté ces trente dernières années à une accentuation du modèle de la rente pétrolière avec une aggravation de la dépendance par rapport aux ressources provenant des exportations de pétrole. Alors que le pétrole représentait 68,7 % du total des exportations en 1998, il a atteint 96 % ces dernières années. Pendant la même période, les exportations autres que le pétrole et les exportations privées ont connu une baisse de valeur en chiffres absolus. La part de l’industrie dans le PIB a chuté de 17 % en 2000 à 13 % en 2013.

Les avancées importantes dans le domaine social sont dues à une réaffectation massive de la rente pétrolière, avec une priorité claire accordée aux attentes et aux besoins des secteurs populaires (Cf. article de P. Guillaudat et P. Mouterde dans ce dossier NdE). De ce fait, non seulement ces politiques sont extrêmement sensibles aux variations des ressources pétrolières, mais elles font également naître des expectatives croissantes qui ne pourraient être satisfaites que si ces ressources connaissaient une croissance soutenue. Faute de mener à bien de façon plus systématique une réflexion stratégique et la recherche d’alternatives post-capitalistes, le gouvernement vénézuélien a adhéré à deux idées de base. La première consiste à identifier de façon automatique socialisme et étatisme (propriété de l’État et/ou contrôle de l’État). Dès qu’une entreprise est nationalisée on parle d’« entreprise socialiste ». La deuxième consiste à identifier le post-capitalisme et « l’État communal » (Cf. article de M. Ivanovic dans ce dossier NdE).

Une grande partie des entreprises industrielles et agricoles qui sont passées sous le contrôle de l’État sont gérées moins efficacement et atteignent des niveaux de production moins élevés. C’est le résultat de l’accroissement des effectifs, d’une gestion bureaucratique, de conflits sociaux permanents, du prix de vente des produits qui ne couvre pas les coûts de production et de l’absence d’investissements non seulement pour assurer la maintenance des outils de production mais aussi pour adapter aux innovations technologiques des entreprises qui, comme dans l’industrie de l’aluminium et de l’acier, souffrent d’une dégradation et d’une obsolescence particulièrement graves de leurs outils de production. À tout cela s’ajoute encore la corruption. Une proportion élevée de ces entreprises sont, de ce fait, déficitaires et ne survivent que grâce à l’injection de ressources provenant de la rente pétrolière. Malgré tous ces obstacles, de nombreuses expériences se sont développées à la base qui, quoique minoritaires, ont réussi à tirer parti de ces mesures incitatives au plan organisationnel et financier et, plus que tout, se sont nourries de la politisation et de l’activisme qui ont gagné la société vénézuélienne au cours de ces années. Elles ont ainsi développé en toute autonomie des processus communautaires d’une grande richesse. Elles incarnent, de ce point de vue, tout le potentiel des masses populaires.

Fort des plus importantes réserves en hydrocarbure de la planète, le Venezuela a connu ces dernières années une multiplication de plans d’expansion de l’activité pétrolière, en particulier dans la Faja del Orinoco[4]. Une très large participation de corporations internationales tant publiques que privées a été encouragée, avec une implication très importante de la Chine. Ont également été négociés (en particulier avec la Chine) des crédits de grande ampleur, autant pour répondre aux dépenses courantes que pour financer des projets d’infrastructure et d’expansion de la production pétrolière. Le « Plan de la patrie » qu’avait défendu Hugo Chávez aux élections de 2012, formellement approuvé depuis par l’Assemblée nationale en tant que programme du gouvernement actuel, se fixe entre autres objectifs la transformation du Venezuela en une grande puissance énergétique, avec le doublement de la production pétrolière pour atteindre 6 millions de barils quotidiens en 2019. Néanmoins, et c’est heureux pour notre planète, malgré ces investissements exceptionnels, la production pétrolière est restée légèrement au-dessous de son niveau de 1998.

Un des problèmes majeurs dont souffre l’économie vénézuélienne est la surévaluation historique de sa monnaie. La part des ressources provenant de l’exportation est si importante qu’un ajustement de la monnaie à un niveau de parité plus raisonnable conduirait à une nouvelle aggravation de l’inflation. De ce fait, au Venezuela, si on excepte le pétrole, il revient moins cher d’importer un bien que de le produire dans le pays.

Insatisfaction de la population

L’inflation a dégradé le pouvoir d’achat et annulé même une partie des progrès réalisés ces dernières années dans ce domaine. La pénurie généralisée de produits de première nécessité impose des heures d’attente pour se les procurer. Par ailleurs, la question de l’insécurité est devenue une préoccupation permanente. D’après l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, le taux d’homicides au Venezuela a atteint un niveau de 53,7 pour 100 000 habitants, ce qui le place en deuxième position derrière le Honduras. Cette situation économique se combine avec un ensemble de nouveaux paramètres sur le plan politique.

Tout au long de ces années, le chavisme n’a pas été capable d’élargir sa base électorale. Elle s’est au contraire érodée lentement sous l’impact de politiques et de discours qui ont préconisé l’affrontement et l’anathème politico-idéologique plutôt que la recherche du dialogue et de la convergence. Le gouvernement a constamment qualifié l’opposition dans son ensemble de fasciste et putschiste. Ce manichéisme ami-ennemi a rendu de grands services dans les premières années du chavisme, dans la mesure où il lui a permis de mobiliser les secteurs populaires et de se créer une base d’appui solide et active : une identité populaire chaviste. Mais il a aussi contribué à structurer et à consolider un bloc d’opposition compact opposé non seulement au gouvernement mais à toute idée de socialisme. Le projet transformateur n’a pas su jeter des ponts vers d’autres secteurs de la société qui ne pouvaient en aucune façon être assimilés aux oligarques ou aux fascistes. Or on ne peut pas prétendre promouvoir et consolider durablement un processus de transformation profonde si la moitié de la société – comme le démontrent les élections – non seulement n’y adhère pas mais s’y oppose pour des motifs profonds et le perçoit, quelles qu’en soient les raisons, comme une lourde menace. La mort de Hugo Chávez a laissé le pouvoir affaibli, privé du charisme et des capacités de leadership qui le caractérisaient. L’élection du président Maduro s’est jouée à moins de 2 % des voix. Lors des élections municipales de 2013, le pouvoir a obtenu la majorité en voix et a gagné la majorité des municipalités mais il a perdu dans les principales villes du pays, notamment la métropole de Caracas, là où se cristallisent essentiellement les enjeux de la politique nationale.

Les suites de « la salida »

Les affrontements violents de février et mars 2014 ont conduit à un affaiblissement aussi bien du pouvoir que de l’opposition. L’échec de « la salida » – le nom donné à cette tentative de renverser le gouvernement – a provoqué une fracture profonde du bloc politique de l’opposition. Tous les sondages, y compris ceux qui montraient un fort soutien aux manifestations de rue, ont mis en évidence un rejet très majoritaire des actions violentes. Oubliant l’ambiguïté de leurs réactions durant les semaines où la confrontation était particulièrement violente, les composantes principales du bloc d’opposition, en particulier Acción Democrática, Copei et Primero Justicia[5], ont pris publiquement et à diverses occasions leurs distances avec cette politique, en affirmant que l’alternative au gouvernement de Nicolás Maduro devait se construire dans un cadre pacifique, électoral et constitutionnel. Incapable de s’accorder sur une orientation politique, la Mesa de la Unidad Democrática[6] est entrée en crise et son secrétaire général, Ramón Guillermo Aveledo, a démissionné. Des négociations sont toujours en cours pour réorganiser le bloc d’opposition.

Tant les sondages que la faible participation de la population à certaines manifestations appelées par l’opposition ces derniers mois indiquent que, même si les raisons de l’insatisfaction persistent, en particulier la pénurie, l’inflation et l’insécurité, ce nouvel échec politique de l’opposition a beaucoup dégradé son crédit auprès de ceux qui la soutenaient : elle n’est pratiquement plus aujourd’hui en capacité d’offrir un cadre au profond malaise que provoque la situation du pays. Même s’il a mis en échec la « salida », le pouvoir est également sorti affaibli de cette épreuve. Sa principale force aujourd’hui réside sans doute dans la faiblesse et le fractionnement de l’opposition.

Grâce à un système électoral conséquent, qui prévoit de multiples mécanismes de consultation, et grâce aux victoires électorales successives au cours des premières années, le gouvernement vénézuélien a bénéficié d’une légitimité internationale qui l’a protégé des tentatives de déstabilisation et d’agression de la part des États-Unis. Depuis, avec le recours fréquent à l’arbitraire dans l’exercice du pouvoir et à une interprétation élastique de la Constitution, avec un pouvoir judiciaire qui ne dispose d’aucune autonomie, il a perdu une partie de cette légitimité sur la scène internationale et il a donné des armes à ceux qui affirment que dans cette situation d’inconstitutionnalité, il n’y a pas de possibilité de changements par la voie électorale. On assiste de ce fait à une offensive accrue des milieux corporatifs globaux. Le gouvernement ne dispose plus ni des moyens politiques ni des ressources économiques qui avaient permis de répondre à des situations critiques en mettant en œuvre de nouveaux programmes et des politiques à fort impact social. Depuis la disparition de Hugo Chávez, tant son parti que le gouvernement connaissent de fortes tensions internes, faute d’un leadership suffisamment fort pour réussir à agréger les différentes fractions dans une direction commune.

Un pouvoir paralysé

Il y a beaucoup de mécontentements parmi les partisans du chavisme. La crise économique s’est aggravée. Ces deux dernières années ont été marquées par la crise du modèle expansionniste des dépenses publiques rendu possible par la rente pétrolière. Le déficit budgétaire est difficile à estimer en se basant sur les statistiques officielles, mais d’après certains analystes il avoisine 15 % du PIB. Les réserves ont chuté et ne s’élèvent plus qu’à 21,6 milliards de dollars au premier semestre de 2014, soit moins de la moitié qu’au premier semestre de 2008.

Entre 2008 et 2013, la dette extérieure a pratiquement doublé. La Chine à elle seule a accordé un total de 50,6 milliards de dollars de crédits, gagés sur le pétrole. Sur le marché international, le Venezuela rencontre des difficultés croissantes pour se financer avec des taux d’intérêt toujours plus élevés. Vu le niveau élevé et permanent des ressources financières provenant de l’exportation du pétrole, il est peu probable que le pays connaisse une situation de défaut de paiement, mais tout indique que les difficultés de financement sur les places internationales vont s’accentuer.

L’augmentation constante de la masse monétaire, quand elle ne correspond pas à une augmentation de l’offre de biens et de services, contribue à accentuer les pressions inflationnistes. Le taux d’inflation très élevé en 2013 (56,2 %) s’est encore aggravé pour atteindre 63,4 % en 2014. Elle est même supérieure pour ce qui concerne les produits alimentaires. La pénurie de devises, les entraves bureaucratiques à leur mise à disposition, les délais de paiement des fournisseurs étrangers, la contrebande, le marché informel à des prix bien plus élevés des produits régulés que l’on ne trouve pas dans les grandes surfaces, la spéculation et la thésaurisation, tout cela a engendré une situation de pénurie durable d’aliments et d’autres produits de base en matière d’hygiène, de ménage, de santé. D’après la Banque centrale du Venezuela, la pénurie de produits de base a atteint 29,4 % en mars 2014. Dans cette période particulièrement critique marquée par les affrontements dans les rues, certains produits ménagers, comme l’huile, le café moulu, le lait en poudre, la farine de maïs précuite ou même le papier hygiénique ont connu un niveau de pénurie supérieur à 85 %. Faute de médicaments et d’équipements, le secteur public de santé est menacé.

Face à cette situation, le gouvernement a choisi comme axe de sa politique la « guerre économique » (contre la spéculation, la spoliation, la contrebande) en imposant de nouvelles contraintes à la circulation des devises, de nouveaux contrôles – l’inspection des entrepôts et des réseaux de transport des marchandises – , la fermeture de la frontière avec la Colombie, la mise en place d’un contrôle par empreintes digitales des achats hebdomadaires des produits de première nécessité effectués par une personne donnée pour empêcher la revente spéculative et la contrebande. Mais rien ne laisse entrevoir de nouvelles mesures concrètes pour stimuler la production et supprimer les goulots d’étranglement qui la freinent.

Au sortir des tensions qui ont marqué les mois de février et mars, l’année 2014 semblait particulièrement propice à la mise en œuvre de mesures devenues indispensables, même si elles devaient s’avérer négatives d’un point de vue politico-électoral. Alors que la vie politique du pays a été essentiellement marquée par des élections ou des référendums presque chaque année, une période de deux ans, remarquablement longue, sans pression électorale, sépare les municipales de 2013 et les législatives de 2015. Pourtant rien ne bouge, pas même le prix de l’essence qui plafonne toujours à deux centimes de dollar le litre. Faut-il s’attendre à un changement avec les nouvelles politiques annoncées pour 2015 qui doivent permettre de relancer l’économie et de restaurer le taux de change ?

Edgardo Lander, sociologue, vénézuélien, professeur à l’Université centrale du Venezuela et l’un des principaux organisateurs du Forum social mondial de 2006. Traduit de l’espagnol (vénézuélien) par Robert March. Publié dans le n°25 de Contretemps.

[1] Commission Economique pour l’Amérique latine et les Caraïbes.

[2]  Littéralement « Mission au cœur du quartier » : programme social caractérisé par l’utilisation de médecins cubains pour offrir des services de santé à la population vénézuélienne dans les zones les plus pauvres du pays.

[3] Programme des Nations unies pour le développement.

[4] Zone étendue riche en pétrole lourd et extra-lourd situé dans l’intérieur du pays.

[5] Principaux partis d’opposition. Le premier est le parti historique de la social-démocratie vénézuélienne. Les deux autres sont idéologiquement situés à droite. AD et COPEI ont gouverné conjointement le Venezuela durant quatre décennies avant l’arrivée d’Hugo Chávez.

[6] Coalition de la plupart des partis d’opposition fondée en 2008.

 

 

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