Vers une gauche d'alternative

Lorsque seront précisés les contours du paysage politique après le désastre – un désastre qui vient de loin mais auquel l'année 2017 aura donné toute sa portée – la question devra être posée à nouveaux frais de la construction, ou de la refondation d'une gauche d'alternative à vocation majoritaire.

Un débat est d'ores et déjà ouvert dans Ensemble ! sur les formes et les orientations que devrait prendre une nouvelle force politique, et sur le rassemblement à construire des forces porteuses d'alternative.

Dans un complexe multiforme de crise de la politique, la crise de la gauche en général et celle du parti socialiste en particulier sont des éléments de la conjoncture qui s'annonce. Passer à côté de ces éléments serait sans doute un sûr moyen d'emprunter de nouvelles impasses.

La crise du parti socialiste poursuit en effet son cours. Implosion à venir ? Explosion ? Putréfaction ? Dispersion ? Recomposition ? Destruction ? Disparition ? Éclatement ? Il est inutile de tirer des plans sur la comète. Mais il n'est pas inutile de prêter attention à ce qui sera un élément de la conjoncture post-électorale, et l'une des coordonnées de la situation dans laquelle tant la gauche dans son ensemble que la gauche d'alternative seront à refonder.

Manuel Valls ironise : la candidature de Benoît Hamon ne suscite pas l'engouement. Ce n'est pas complètement faux. Mais il est encore plus vrai que celle de Valls lui-même en aurait suscité moins encore : cela s'est vu dès la primaire, pour laquelle le seul « engouement » aura été celui à lui barrer la route. C'était pour lui un vieux projet : en finir avec toute velléité d'enracinement du parti socialiste à gauche ; en ce que cela pouvait porter de clarification, cette entreprise de destruction du PS est sans doute le seul point sur lequel son bilan peut être considéré comme une bonne chose. Quand la tourmente sera apaisée, les cartes auront été rebattues.

Les conditions d'une refondation de la gauche seront éclaircies de ce côté là : de ce qui aura constitué la base politique du parti socialiste (les membres du PS, ses sympathisant-e-s, son électorat...), une partie aura suivi le cours de sa direction vers la droite (le « centre droit » si l'on veut : mais bien la droite en matière économique et donc sociale, avec une adhésion profonde au cours néolibéral du monde). Une autre partie, dont le volume est incertain, aura rompu avec cette orientation. Qu'elle reste dans l'orbite du parti socialiste tel qu'il sortira éventuellement de sa crise, si celui-ci sait la retenir, ou qu'elle s'oriente ailleurs est une chose à ce jour incertaine. Et si elle a son importance, elle n'est pas déterminante.

Il sera nécessaire demain comme il était nécessaire hier de construire contre les tentations néolibérales d'une partie de ce qui se dit « de gauche » l'hégémonie des forces d'alternative. Cela se fera dans un contexte nouveau, et supposera un double combat : pour la gauche dans la société, ce qui suppose la construction de larges fronts unitaires, et pour une alternative émancipatrice (anticapitaliste, écologiste, antiraciste, féministe...) à l'intérieur de la gauche, ce qui peut passer par la construction d'une organisation susceptible d'en être, avec d'autres, porteuse.

La refondation d'une gauche d'alternative à vocation majoritaire se joue ainsi à plusieurs niveaux. À l'échelle de la société dans son ensemble, la question décisive est celle de l'hégémonie des forces social-libérales ou néolibérales, qui s'est exercée sur la gauche depuis plusieurs décennies, jusqu'à contaminer profondément le parti socialiste et ses alentours. Cette hégémonie a à plusieurs reprise été battue en brèche, dans une lutte idéologique et politique qui n'est pas achevée : des grandes luttes de 1995 à la bataille victorieuse contre le TCE en 2005, et jusqu'aux luttes de masse contre la loi travail en 2016. 1995 a débouché sur la « gauche plurielle », expérience catastrophique dont la situation actuelle est l'héritage lointain. 2005 a été renversé par la mise en œuvre de ce qui avait été majoritairement refusé : d'abord par Sarkozy, puis par Hollande. L'élection possible d'Emmanuel Macron conduirait à conforter et à aggraver la logique de la loi travail.

Mais les forces qui ont fait 1995, 2005 et 2016 ne se sont pas évaporées, et un potentiel de résistance à l'air du temps existe. L'une de nos faillite est de n'avoir jamais su, à l'issue de ces mouvements, unir politiquement ces forces. La caricature de cela aura été l'épisode 2005-2007, transformant l'unité la plus large en une dispersion totale. Si l'expérience du Front de Gauche – dont la création d'Ensemble ! a été un moment – a pu être une tentative de rebondir sur cette situation, son échec dans l'immédiat après 2012 mériterait d'être analysé de près : non pas en nous bornant à pointer du doigt les projets différents poursuivis par le PCF et le PG ou notre propre impuissance dans cette circonstance, mais en nous efforçant de penser les dynamiques délétères qui ont alors été à l’œuvre – et dont on peut penser qu'elles engagent la conception dominante de la politique partagée par toutes les composantes de ce front comme elle l'est dans la société : une conception fondée sur l'appropriation par une « classe politique » formée de partis politiques et de professionnels de l'action institutionnelle, de l'action politique elle-même

Quoi qu'il en soit, les forces sociales et politiques s'opposant au néolibéralisme existent, avec différents niveaux d'intégration politique, sous des formes et à travers des conceptions diverses (action politique institutionnelle, mouvement syndical, mobilisations écologistes ou citoyennes, aspirations démocratiques, etc.) La dernière chose à faire serait de renoncer à travailler leur unité et leurs convergences.

Dans ce contexte, il importe d'avoir en tête l'un des aspects de la crise de la politique : le développement depuis deux décennies de formes d'intervention politique extra-institutionnelles. On peut bien sûr penser ici à des mouvements comme « Nuit debout », si éphémères qu'ils aient été, mais aussi au genre d'investissement militant de milliers de personnes qui, quelle que soit leur sensibilité « de gauche », on choisi de donner pour cadre unique à leur activité des mouvements qui se maintiennent à l'extérieur de la politique institutionnelle, qu'il s'agisse du mouvement syndical, associatif, de divers mouvements de solidarité, des ZAD, de l'antiracisme, du féminisme ou d'un mouvement comme ATTAC. Aucun « front » qui soit « de gauche » ne peut prétendre les ignorer ou les tenir à l'écart.

Rassembler dans l'action la « gauche antilibérale » et contribuer aux progrès de son hégémonie sur la société ne peut toutefois pas être notre seul objectif. À l'intérieur même de cette mouvance composite et éclatée, il est nécessaire de faire progresser la conscience des conditions de son succès. À cet égard il importe de considérer les différents secteurs militants de l'alternative comme parties prenantes, même à leur corps défendant, des combats politiques auxquels nous nous attachons : de faire progresser l'idée qu'il faut rompre avec la séparation comme domaines autonomes d'une gauche « politique » et d'une gauche « sociale », réservant à la première la politique institutionnelle et l'y confinant.

Il ne saurait être question de construire le « parti unique de la gauche d'alternative ». L'objectif de faire coexister dans une même organisation en vue de leur action commune dans le débat politique différents courants, différentes traditions de la gauche n'est même pas un but en soi : il n'a de sens que s'il se combine avec la formation d'une culture commune, par un dialogue fécond de ces courants et traditions, pouvant conduire à un nouveau métissage dès lors qu'un socle commun suffisant le permet. La construction d'une telle organisation – dont Ensemble ! peut être considéré comme une tentative et une expérience sur laquelle il convient de porter un regard sereinement autocritique – pourrait alors jouer son rôle dans la construction de l'hégémonie des orientations d'alternative émancipatrice et de critique des systèmes de domination dont elle serait porteuse, et contribuer utilement à la constructions de fronts divers et des alliances les plus larges, tout en se rendant, par la construction de son discours, sa conception de la politique et des formes d'organisation, et la pertinence de son orientation stratégique, attractive pour des secteurs militants nouveaux.

Blog
Auteur: 
Laurent Lévy