Vers une grève illimité dans l'industrie allemande

Depuis lundi les ouvriers de la métallurgie et de l'industrie électronique sont en lutte en Allemagne. Face aux revendications du syndicat IG Metall, qui demande une réelle amélioration des conditions de travail et de vie pour les 3,9 millions d'ouvriers de la branche, le patronat fait la sourde oreille. C'est pour cette raison que le syndicat a décidé de mettre en œuvre une stratégie graduelle d'intensification de la lutte. Ainsi, depuis lundi des grèves d'avertissement ont commencé dans les premières usines de l'automobile et le mouvement doit s'amplifier dans les jours à venir et est censé déboucher sur une grève illimitée. A la différence de beaucoup de luttes ces dernières années, cette lutte n'est pas défensive mais offensive : les travailleurs ne s'opposent pas à la diminution de leur part du gâteau, ils en veulent un plus grande.

Les enjeux : du dialogue social à la lutte des classes

Alors que le patronat vante régulièrement les bienfaits du dialogue social il s'avère actuellement que le dialogue ne vaut que quand les travailleurs acceptent les exigences des chefs d'entreprise. Car dès lors qu'un syndicat établit des vraies exigences de progrès social le patronat refuse les négociations. Concrètement, dans le cadre des négociations des conventions collectives le syndicat IG Metall demande cette année une hausse des salaires de 6 % et une baisse du temps de travail individuelle et facultative de 35 heures à 28 heures par semaine. Alors que le contenu de la revendication en matière salariale est claire, celle de la réduction du temps de travail mérite une précision. Le modèle proposé par le syndicat implique la possibilité pour l'ensemble des ouvriers de la branche de réduire leur temps de travail hebdomadaire de 35 heures à 28 heures pendant deux ans. Après cette période ils ont le droit de retrouver leur durée de travail normale de 35h. Dans ce modèle les salaires devraient en principe baisser de façon proportionnelle à la baisse du temps de travail. Or, le syndicat prévoit un certain nombre d'exceptions : des ouvriers ayant un enfant de moins de 14 ans à leur charge, des ouvriers soignant des personnes âgées de leur famille et les travailleurs postés pourront bénéficier d'une compensation au moins partielle de leur salaire. En face le patronat refuse le dialogue et n'entend pas améliorer sa proposition qui contient un paiement d'une prime de 200 € et une maigre hausse des salaires de 2 % à partir du mois d'avril.

L’intensification de la lutte

Dans ce contexte d'absence de négociation réelle le syndicat IG Metal, dont le nombre des membres a récemment augmenté, a donc décidé d'appeler à la grève. Dès lundi 15 000 grévistes ont été recensés dans environ 80 entreprises et le syndicat entend graduellement augmenter le nombre d'usines en grève. Parallèlement, une première manifestation d'ouvriers a eu lieu à Berlin. Selon le dirigent d'IG Metal Jörg Hofmann « la forte participation des travailleurs au début fédéral des grèves d'alerte montre leur estime pour l'offre des employeurs: Aucun ». Simultanément, il annonce l'élargissement successif du mouvement dans les jours à venir1. La perspective d'une grève illimité, comme en 1984 quand après 7 semaines de grève les ouvriers avaient gagné la baisse du temps de travail de 40 à 35 heures, se concrétise. Cette augmentation de la combativité syndicale va de pair avec une hausse relative du pouvoir structurel des ouvriers de la métallurgie et de l'industrie électronique en Allemagne. En effet, ces secteurs occupent une place centrale dans l'économie allemande et dans les exportations qui y jouent un rôle fondamentale. Et cela d'autant que les carnets de commande des entreprises allemandes sont assez pleins et la mondialisation leur impose une réactivité de plus en plus grandes et des délais de livraisons de plus en plus courts. A cela s'ajoute le fait que le chômage a reculé dans ces secteurs de l'industrie qualifié. Avec la baisse du nombre de chômeurs, l'armée industrielle de réserve selon les termes de Marx, le pouvoir des travailleurs augmente.

Malaise patronal et risque syndical

Le patronat semble surpris par la combativité des ouvriers. Quand IG Metall laissait entendre la possibilité de lancer un mouvement de grève sa première réponse consistait en une tentative d'intimidation en déclarant que la grève serait illégale, car elle soutiendrait une mesure contraire à la loi. Le patronat a en effet argué que la réduction du temps de travail discriminerait les salariés travaillant déjà au temps partiel. Car du fait de la compensation au moins partielle prévu par le syndicat ces derniers gagneraient des salaires moins élevés que ceux qui décideraient de baisser leur temps de travail. Face à cette tentative d'intimidation IG Metall rétorque qu'il faudra alors proposer une augmentation des salaires supplémentaire pour les travailleurs à temps partiel ou leur accorder le droit au temps plein. Concernant cette argumentation patronale qui semble invoquer les droits des travailleurs on peut par ailleurs note que, curieusement, il n'utilise pas le même argument quand il s'agit de la discrimination salariale des femmes. En Allemagne aussi le gender pay gap est d'environ un cinquième.

Ensuite, le patronat met en avant les coûts supplémentaires de la baisse du temps de travail. Pour cela il se sert d'une étude conséquente que justement le syndicat IG Metall a réalisé auprès des ouvriers de la branche. Cette étude montre la proportion d'ouvriers ayant potentiellement droit à la compensation salariale en cas de baisse du temps de travail : 33 % sont des ouvriers postés, 26,5 % ont des enfants de moins de 14 ans et 18,5 % s'occupent de personnes âgées de leur famille. Bien entendu un même ouvrier peut cumuler deux, voire trois de ces éléments. Néanmoins, d'après les calculs du patronat que la baisse du temps de travail crée un besoin de 200 000 travailleurs supplémentaires, et donc de son point de vue une baisse équivalente des profits. Voilà de quoi surprendre ceux qui en France prétendent que la réduction du temps de travail ne crée pas d'emploi. Le patronat allemand dit clairement que cette réduction crée des emplois puisqu'il considère que tous ceux qui pourraient réduire leur temps de travail avec compensation le feraient. La contre-proposition patronale à la réduction du temps de travail consiste d'ailleurs à augmenter la durée de travail hebdomadaire à 38 heures. Par une certaine magie, après avoir montré que les ouvriers souhaitent travailler moins longtemps, le patronat suppose qu'en réalité ils voudraient travailler plus. Mais cette fois il n'a pas d'étude à la main pour démontrer cela. Par ailleurs le patronat propose aussi aux travailleurs de travailler jusqu'à 40 heures et de dépasser donc volontairement la durée de travail fixée dans la convention collective. Comme si les ouvriers renonceraient volontairement à leur majoration des heures supplémentaires. Et au-delà de la question de la majoration, cette proposition montre concrètement à quel point les intérêts du patronat sont éloignés de ceux de la classe ouvrière. En effet, la même étude d'IG Metal invoqué maladroitement par le patronat montre que 82 % des ouvriers souhaitent une réduction de leur temps de travail2.

Toutefois, à la différence de la lutte pour les 35 heures en 1984 cette fois IG Metall ne propose pas une baisse du temps générale, mais une flexibilisation du temps de travail. Cette différence est dénoncée par une partie du mouvement syndical comme un facteur de risque. Car au-delà des différentes conditions de travail selon les branches, où le temps de travail varie entre 35 et 40 heures, cette flexibilisation est susceptible de fragmenter les ouvriers de la même branche selon leur temps de travail. Cette fragmentation peut effectivement rendre plus difficile l'émergence d'une conscience de classe commune, qui sera inévitablement nécessaire lorsque le patronat tentera à nouveau de remettre en cause les acquis des travailleurs. A cet égard il est édifiant que lors des dernières élections législatives en automne 2017 le SPD et les Verts, mais aussi les conservateurs de la CDU ont défendu la flexibilisation du temps de travail. Par ailleurs, la baisse du temps de travail temporaire et individuelle proposée par IG Metall s'accompagne du risque d'une surcharge de travail dès lors que l'entreprise décide de ne pas embaucher assez de travailleurs supplémentaires3. Puis, une partie du mouvement syndical pose aussi la question de la compensation adéquate pour le travail de reproduction (enfants, personnes âgées) et estime qu'une compensation partielle n'est pas satisfaisante. A ces risques associés à la manière dont IG Metall entend mettre en place la réduction de temps de travail s'ajoute une autre critique à propos de la revendication de l'augmentation des salaires de 6 %. Car l'évolution du rapport entre les salaires et la productivité montre que la revendication salariale pourrait être bien plus élevée. D'après une étude récente de l'Institut allemand pour la recherche économique (Deutsches Institut für Wirtschaftsforschung ) entre 2003 et 2013 la productivité a continûment augmenté plus fortement que les salaires dans l'industrie allemande (à la différence des services où la précarisation générale est nette). Par conséquent, rien que pour compenser l'augmentation de la productivité des dernières années, les salaires devraient augmenter de 12 %4.

Malgré ces critiques, il ne faut pas passer à côté de l'essentiel de ce mouvement de grève. La leçon centrale de cette lutte grandissants consiste dans la combativité accrue des ouvriers, et cela non pas pour défendre des acquis, mais pour en gagner des nouveaux. Ainsi, de façon évidente la hausse des salaires augmentera le pouvoir d'achat et distribuera les richesses en faveur des travailleurs. De même, l'opposition totale du patronat à la réduction du temps de travail montre que cette proposition syndicale apporte une réelle amélioration des conditions de travail et de vie des ouvriers. Face à une situation politique en Allemagne où les politiques sécuritaires et anti-sociales dominent le débat public depuis bien trop longtemps le retour de la lutte des classes, imposé par les ouvriers, est clairement un signe encourageant.

Ed Ouri.

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