Vues actuelles sur le Moyen Âge à travers quelques expositions

La « saison culturelle 2016-2017 » aura proposé au public français un nombre important, et peut-être inégalé, d’expositions relatives à l’Occident médiéval, dans des musées dont c’est la spécialité – ceux de Cluny et de Saint-Germain-en-Laye en premier lieu – mais aussi dans des institutions sans compétences particulières en la matière, notamment la Cité des Sciences et de l’Industrie du Parc de la Villette. Faute de recensement annuel des expositions temporaires organisées dans l’ensemble du pays, le phénomène est malaisé à cerner dans son ampleur et ses ressorts, certaines des initiatives précitées tenant à des raisons propres aux musées qui les présentent, d’autres paraissant chercher surtout à flatter les penchants supposés des visiteurs. Sur ce point – l’évolution du goût public –, ni le considérable engouement que suscitent les jeux électroniques façon « heroic fantasy » avec « armures » et « épées laser », ni le succès croissant des cavalcades costumées et spectacles « son et lumière », sur fond de créneaux « d’époque » ou bâtis pour attirer le touriste, n’ont encore fait l’objet d’études statistiques ou sociologiques qui permettraient d’en esquisser l’histoire. À côté de cela, hommes politiques, vedettes médiatiques et observateurs professionnels de la société n’ont cessé ces derniers temps de multiplier les références au Moyen Âge, et cet autre phénomène n’a pas échappé aux organisateurs de plusieurs de ces expositions, certains faisant même remarquer qu’« hier comme aujourd’hui, les premiers Francs », saint Louis, Jeanne d’Arc, etc., « ressurgissent lorsque l’actualité semble entrer en résonance avec l’histoire. Quitte à réécrire un passé si lointain qu’il est devenu malléable. »

« Néo-médiévalisme »

« On n’est plus au Moyen Âge ! » lançait Nicolas Sarkozy le 9 novembre 2016 à Meyzieu (Rhône), dans sa campagne pour la « primaire » et contre le « burkini ». « On est de retour au Moyen Âge ! », s’était exclamé sur le même sujet le chanteur Michel Sardou, ne soutenant désormais ni son ancien champion ni aucun de ses concurrents (Sud-Ouest, 24 septembre). Le 8 mai à Orléans, Emmanuel Macron, encore membre du gouvernement, avait longuement célébré une Jeanne d’Arc qui, devant « la France qui doute », « nous dit que le destin n’est pas écrit ». Le 8 juin à Saint-André-lez-Lille (Nord), N. Sarkozy avait voulu rappeler « que la France est un pays d’empreinte et de tradition chrétiennes, un pays qui est né du baptême de Clovis il y a plus de 1 500 ans. Un pays d’églises, de cathédrales, d'abbayes, de calvaires. »

Le 30 juin à Saint-Mandé (Val-de-Marne), François Fillon avait confié à son auditoire : « Ma France à moi, c’est seize siècles d’histoire depuis le baptême de Clovis », rectifiant le 28 août à Sablé-sur-Sarthe : « Non, la France n’a pas inventé l’esclavage ! La France, c'est quinze siècles d’histoire depuis le baptême de Clovis à Reims. » Après avoir déploré le 22 novembre, devant les sénateurs et députés de son équipe, de se voir « peint en réactionnaire moyenâgeux », il axait une bonne partie du débat l’opposant deux jours plus tard à Alain Juppé sur son souhait de réintroduire dans les programmes scolaires la célébration des « grandes figures » du « récit national ». Le lendemain, de nombreux médias reprenaient ce titre du Nouvel Observateur : « Clovis et Jeanne d’Arc, arbitres du duel Juppé-Fillon ? »

De telles références ne sont pas propres à la France. Les propositions du candidat Trump pour éradiquer le terrorisme islamiste s’appuyaient sur ce leitmotiv : « We’re in medieval times » (Los Angeles Times, 19 septembre 2016). Devant les caméras de CNN (7 décembre), l’un des membres de son « équipe de transition » et figure de Wall Street, Anthony Scaramucci, assimilait les observations sur l’actuel réchauffement climatique à des théories « moyenâgeuses ». Vanity Fair (16 décembre) suggérait que le « système plutôt médiéval des Trump » rendait peu crédible leur entreprise de séduction en direction des patrons de la Silicon Valley. Et tandis que Josep M. Colomer, dans le Washington Post (11 décembre), estimait que « le collège électoral » ayant porté Trump à la présidence était « a medieval relic » remontant au xie siècle et marquant l’arriération politique des États-Unis, maints commentateurs, y compris en France, assimilaient les votes populaires en sa faveur à une nouvelle « jacquerie », qualificatif également utilisé quelques mois plus tôt par la presse internationale à propos du référendum entérinant le « Brexit ».

Ces lectures de l’actualité se sont trouvées soutenues par d’autres « prescripteurs d’opinion » comme Alain Minc annonçant Le Nouveau Moyen Âge (Gallimard, 1993, volume jugé « prémonitoire » par Yves de Kerdriel dans Valeurs Actuelles du 17 juin 2016), ou Jacques Attali signalant « l’entrée dans une période de nouveau Moyen Âge » imposée par l’hégémonie croissante de « la nouvelle économie » (s’attirant les foudres de Jacques Le Goff, Libération, 5 et 15 mai 2000), avant de prophétiser la venue d’« un planétaire Moyen Âge » avec le succès mondial de la série « Game of Thrones », qui résumerait « le monde qui s’annonce après la fin de l’Empire américain, un nouveau Moyen Âge flamboyant où aucun pouvoir n’est stable, où tout devient possible » (L’Express, 7 avril 2014). Éric Zemmour lui aussi, à propos de « décentralisation », a dénoncé « les nouveaux féodaux régionaux, départementaux et municipaux, enhardis par leur fraiche légitimité et enivrés par leur nouveau pouvoir », avec leurs « hôtels administratifs souvent somptuaires » et leurs « budgets de communication faramineux ». Surtout, « l’informatique encourage une décentralisation, une dispersion du pouvoir de décision contraire à notre tradition. (…) Le capitalisme à l’ère informatisée redevient une jungle où règne la loi du plus fort, un monde hobbesien de la guerre de tous contre tous. Une violence de type féodal ressurgit » (Le suicide français, Albin Michel, 2014).

Ces épithètes, les « intellectuels médiatiques » les ont empruntées à d’autres qui le sont moins, et qui débattent depuis environ un siècle sur le contenu possiblement « féodal » du capitalisme. Dans ses plans d’éducation à la fois technique et démocratique, John Dewey (1859-1952) avait plusieurs fois soutenu, entre 1917 et 1931, que « jusqu’à ce que le féodalisme industriel soit remplacé par la démocratie industrielle, la politique demeurera la chape d’ombre posée sur la société par le capital (big business) ». Dans un article inédit, rédigé au plus fort des dictatures d’Hitler et de Mussolini, Karl Polanyi avait souhaité souligner la prescience du jeune Marx anticipant « certaines des caractéristiques les plus essentielles du mouvement fasciste actuel » par sa critique des anciennes corporations, dont la résurrection en plein xxe siècle devait « servir de bastions au nouveau féodalisme industriel » et au maintien de son pouvoir monopolistique « sur un prolétariat désarmé ». La formule de « féodalisme industriel » sembla suffisamment inquiétante à divers économistes américains pour qu’ils entreprennent d’en démontrer l’inanité, insistant sur ce qui pouvait séparer la condition des ouvriers de Ford de celle des paysans médiévaux, non sans confondre servage et féodalité.

Au cours des années 1970, apparut le terme de « New Medievalism » pour qualifier l’affaiblissement des États de moins en moins souverains et « westphaliens » devant les progrès de la mondialisation et parfois aussi, sotto voce, les menaces d’extinction de l’humanité imaginées par Roberto Vacca. Les chercheurs de langue française préférèrent souvent celui de « reféodalisation », déjà utilisé, avec celui de « vassalisation », par Habermas à propos de la mainmise « partielle » des médias et de la publicité sur « l’espace public », mais ils l’appliquèrent pour leur part aux bouleversements juridiques découlant de la mondialisation. En 1997, Pierre Legendre publiait ses « Remarques sur la reféodalisation de la France », suivies deux ans plus tard d’un livre développant la « perspective d’une reféodalisation planétaire », vues reprises par Jean Ziegler en 2005 (L’Empire de la honte, Fayard). Les observations d’Alain Supiot sur « la contractualisation de la société » (titre d’une conférence tenue en février 2000) eurent sans doute plus de retentissement parce qu’elles étaient plus précises. Il les résumait ainsi dans Le Monde (7 mars 2000) : « Loin de désigner la victoire du contrat sur la loi, la contractualisation de la société est bien plutôt le symptôme de l’hybridation de l’une et de l’autre, qui conduit à une reféodalisation du lien social. Ce que nous appelons “société” est un ensemble de liens de paroles, fixées souvent dans des textes, qui attachent des hommes les uns aux autres. En français courant, on parle de “loi” et de “contrat” pour distinguer les deux sortes de liens qui nous tiennent et nous font tenir ensemble : du côté de la loi se trouvent les textes et les paroles qui s’imposent à nous indépendamment de notre volonté, et du côté du contrat ceux qui procèdent d’un libre accord avec autrui. Dire que la société se contractualise, c'est dire que la part des liens prescrits y régresse au profit des liens consentis. »

Cette analyse a été fréquemment reprise par les opposants à la « loi Travail », présentée comme un « retour au droit féodal » par le député PS « frondeur » Pascal Cherki (LCP, 19 février 2016). Mais dès avant l’imposition de cette « inversion des normes », Daniel Lindenberg avait pointé « le fonctionnement féodal » de l’intelligentsia française (Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, Le Seuil, 2002), Dominique Boullier avait décortiqué « le nouveau féodalisme du management » investissant les universités de ce pays (Quaderni n° 69, 2009), Patrick Joffre et Pascal Aurégan avaient alerté les lecteurs des Échos (16 janvier 2002) contre le « néomédiévalisme électronique » et « la domestication des marchés » par les grandes entreprises du secteur, thème repris plus tard dans « Féodalisme 2.0 » par Evgeny Morozov pour dénoncer « une version hypermoderne du féodalisme » s’exerçant depuis la Silicon Valley sur des consommateurs réduits en servage (blog du Monde diplomatique, 27 avril 2016). Selon Les Échos (21 février 2016), les « restructurations » feraient que « le fonctionnement de l’entreprise devient quasiment féodal, avec des vassaux et des seigneurs, des barons et des clans », mais l’enquête menée par Julien Brygo et Olivier Cyran (Boulots de merde, La Découverte, 2016) aboutit à une conclusion plus générale : « On revient à une économie de type féodal, une économie de la domesticité. »

Tel est l’obsédant « bruit de fond » au milieu ou en dépit duquel les spécialistes du Moyen Âge, citoyens aussi, ont à travailler. Ils peuvent être tentés par le repli à l’intérieur de leur « pré carré », un Moyen Âge ouvert aux seuls médiévistes, ou souhaiter entrer dans la mêlée comme les éditeurs critiques des Historiens de garde (Libertalia, nouvelle édition 2016), décidés à contrer chaque nouvelle « offensive des tenants d’un récit identitaire du passé », mais aucune de ces positions n’est tenable lorsqu’il faut concevoir des expositions à destination du « grand public ». Rares sont ceux qui, s’aventurant hors de leur champ reconnu de compétence, entreprennent d’enquêter sur ce « bruit de fond », ses sources et ses développements. Plus rares encore sont les médiévistes qui ne craignent pas, comme Philippe Buc, de relever dans les formes contemporaines de « la guerre sainte » une « empreinte du Moyen Âge », au risque de nourrir les bavardages des « intellectuels médiatiques », quoique ici à contre-courant. D’un point de vue marxiste (singulièrement absent dans les débats précités), on discernerait aisément dans ce « néomédiévalisme » multiforme et paradoxal l’un des « imaginaires du néolibéralisme » d’hier et d’aujourd’hui, mais aussi une sorte d’écho lointain à cette alternative posée il y a un siècle par Rosa Luxemburg, « socialisme ou barbarie ».

Réponses à la « question franque »

L’exposition « Les Temps mérovingiens » présentée au musée de Cluny (26 octobre 2016-13 février 2017) restera un exemple de collaboration réussie entre grandes institutions françaises et étrangères, Réunion des musées nationaux, Louvre, Bibliothèque nationale de France, musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, pour ne citer que quelques-unes des premières. Responsables respectivement des collections de Cluny, du département des manuscrits médiévaux et de ce qu’on nommait autrefois le « cabinet des Médailles » de la BNF, Isabelle Bardiès-Fronty, Charlotte Denoël et Inès Villela-Petit, ses trois commissaires, s’étaient fixé pour principe « d’aborder le début du Moyen Âge sous l’angle de sa pratique artistique » dans le cadre géographico-historique des royaumes mérovingiens, et « en dehors de toute notion ethnique ou nationale ». Car, remarquent-elles en ouverture du catalogue, « les notions d’identités et de territoires qui sont au cœur du moment mérovingien entrent en résonance avec le présent ; elles font écho aux brûlantes interrogations actuelles sur les frontières, les déplacements de population et leur assimilation. Ces parallélismes, que quinze siècles séparent, doivent aussi nous amener à nous interroger sur nos origines : de quelle civilisation nous réclamons-nous ? »

Réunir, sous les voûtes du frigidarium des thermes de Cluny, les « abeilles » du trésor funéraire de Childéric Ier († 481-482) dont Napoléon Ier tirera l’un de ses emblèmes, le « trône de Dagobert » où le même « Empereur » exigea de poser ses fesses pour distribuer les premières Légions d’honneur au camp de Boulogne en 1804, ou le fer d’une « francisque », arme de jet passablement différente de l’image diffusée sous ce nom par la propagande de Vichy, ne va pas sans diverses responsabilités, impeccablement assumées, a-t-il semblé, dans l’exposition et son catalogue. En septembre 1996, la célébration du prétendu quinzième centenaire du baptême de Clovis Ier (dont aucun historien ne peut aujourd’hui préciser la date exacte) avait rassemblé à Reims 200 000 « fidèles » autour de « Jean-Paul II superstar », lequel avait antérieurement rappelé la France à son rôle de « fille aînée de l’Église ». « Clovis », la chanson créée pour l’occasion par le groupe de « rock identitaire » gaélico-royaliste Vae Victis, continue à être diffusée ou fredonnée par les partisans de « La manif’ pour tous », dont certains ont même profité de 2016 pour célébrer l’anniversaire de la « Prophétie de saint Rémi à Clovis pour la France ».

Éminent spécialiste de cette période et longtemps à la tête du musée de Saint-Germain, Patrick Périn avait de longue date souligné la rémanence irritante, en même temps que la vacuité, de « la question franque » opposant tenants de la « germanité » ou de la « romanité » des sociétés mérovingiennes, leur prêtant des « identités nationales » apparues seulement entre le xviiie et le xxe siècle. Les témoignages archéologiques et historiques des trois siècles écoulés entre la bataille des champs Catalauniques (451), valant au père de Childéric, « Mérovée », de devenir le maître reconnu par Rome de l’ancienne Gaule Belgique, et la déposition du dernier roi de sa descendance par Pépin iii en 751, montraient déjà que le « phénomène franc » fut « plus politique et social qu’ethnique », avec des élites « barbares » romanisées, « légitimistes » même l’égard de l’Empire, acquises de longue date à une « fusion progressive » ou immédiate avec les « indigènes/romains », et ne s’en distinguant que par des privilèges tirés de leurs traditions. Tous les dignitaires ou princes mérovingiens lisaient et écrivaient le latin, a-t-on fait observer aussi, à la différence d’un Charlemagne juste capable d’écrire son nom.

Avec quelque 180 objets présentés, et remarquablement étudiés dans le catalogue, l’exposition ne fait pas qu’esquisser « une histoire globale de l’art mérovingien à travers la mise en regard d’œuvres relevant de différentes techniques artistiques » comme l’ambitionnaient ses commissaires. « Elle révèle le monde mérovingien comme creuset de l’art médiéval », et c’est un autre apport considérable, résultant de trouvailles et d’expertises de laboratoire parfois toutes récentes. Ainsi des techniques du verre : on refondit d’abord des pièces ou des pâtes de verre venues d’Orient, puis faute d’alcali minéral (le natron des Égyptiens) permettant d’abaisser la température de fusion et d’obtenir un verre plus stable, on inventa des formules locales de « verre sodique » utilisant des cendres végétales, recettes réservées des siècles après aux réalisations médiévales les plus luxueuses, émaux de Limoges, verrières de Saint-Denis ou de Chartres, tandis que les autres se contentaient de « verre potassique » voué à s’opacifier avec le temps, très en deçà de l’art mérovingien du vitrail.

Trop nombreux pour être détaillés ici, les registres artistiques illustrés par cette exposition, orfèvrerie, enluminure, sculpture, etc., témoignent au moins de l’excellence technique des artisans mérovingiens, près ou loin des centres urbains, tel cet atelier de bijoutier exhumé en 2010 à dix kilomètres au sud de Calais, avec des grenats venus d’Inde ou du Sri-Lanka, que remplaceront plus tard des pierres d’Espagne ou de Bohême. Excellence acquise par eux-mêmes, héritée, ou importée comme beaucoup de leurs matériaux ? La question ne se pose pas moins pour leurs styles et motifs dominants, entrelacs et cloisonné notamment, où il serait tentant, quoique trop sommaire, de chercher un reflet de la vie des élites mérovingiennes, s’appuyant à la fois sur des domaines proches et de lointains réseaux. En tout cas, si besoin en était, cette exposition aura fini de convaincre de la réalité d’une civilisation mérovingienne riche, mêlée, mouvante, et n’ayant guère à envier aux précédentes ou aux suivantes pour ce qui est de la vitalité.

« L’archéologie, outil politique »

On se souvient peut-être que « Nouvelle Austrasie » fut l’une des quatre appellations proposées pour la nouvelle région qui prit finalement le nom de « Grand Est » en 2016. C’est dans l’un des départements ainsi regroupés, la Haute-Marne, et sa ville la plus peuplée, Saint-Dizier, qu’a été organisée du 16 septembre 2016 au 26 mars 2017 une très notable exposition sur l’ancienne « Austrasie, le royaume mérovingien oublié », ensuite visible du 3 mai au 1er octobre 2017 au musée de Saint-Germain-en-Laye, partenaire, avec l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), de cette manifestation. Déclarée « d’intérêt national », elle était cependant « organisée à l’initiative des élus de la Communauté d’agglomération de Saint-Dizier, Der & Blaise », et plus particulièrement de leur président François Cornut-Gentille, député-maire (LR « juppéiste ») de cette ville de 26 000 habitants.

En 511, à la mort de Clovis Ier, l’un de ses quatre fils, Thierry Ier, avait pris possession de la partie orientale du « royaume franc », s’étendant des environs de Reims jusqu’à la Belgique et l’Allemagne occidentale, et un long « bricolage administratif » (selon l’expression de B. Dumézil) la constitua en Austrasie voisinant avec la Neustrie et la Burgondie, autres « royaumes francs ». Elle demeura nominalement indépendante jusqu’à une victoire remportée en 717 sur les troupes neustriennes par l’armée austrasienne de Charles Martel, lui permettant de réunifier l’ensemble dans les décennies suivantes. Mais elle avait cessé d’être une monarchie avec la mise à mort en 613 de Brunehaut, princesse wisigothique de grande culture, d’abord épouse de Sigebert Ier (561-575), puis régente de l’Austrasie au nom de son fils Childebert II (575-595), de son petit-fils Théodebert II (595-612) et de son arrière-petit-fils Sigebert II, massacré en même temps qu’elle. Ils avaient été livrés à leur ennemi neustrien Clotaire II par les officiers de la cour austrasienne, occupés à rendre leurs charges inamovibles et à se partager le meilleur d’un royaume qui ne mettrait que quelques décennies à disparaître du fait, écrit encore B. Dumézil, de la « trop grande réussite de ses élites ».

Ces nobles comptaient parmi eux Pépin de Landen (fêté le 21 février avec d’autres saints de l’Église !), bientôt élevé à la dignité de maire du palais d’Austrasie, comme ensuite ses descendants Pépin de Herstal et Charles Martel, fondateurs de la dynastie suivante. Les panégyristes des souverains carolingiens noircirent ou oblitérèrent ce passé, et il n’y eut plus guère que des chansonniers comme Bourvil pour célébrer le « bon temps des rois fainéants », ou des publicitaires pour vanter la saveur des bières belges Brunehaut. Toutefois, prévenait en tête du catalogue Philippe Richert, président de la Région Grand Est, l’exposition ne visait « aucunement [à] ressusciter un royaume disparu, seulement [à] mieux saisir notre histoire et ses grands mouvements », à partir de collections muséales et de vestiges archéologiques provenant pour beaucoup de Saint-Dizier et de ses environs, où des fouilles sont toujours en cours.

Des explorations préventives, préalables à des opérations d’aménagement routier et urbain, y avaient révélé la probable existence d’un « lieu de pouvoir » mérovingien au sud-est de la ville, mais la découverte en 2002 de trois tombes de dignitaires francs, avec armes, bijoux et vaisselle d’apparat, convainquit les édiles de nouer avec l’Inrap une série de partenariats, débouchant sur une première exposition déjà labellisée « d’intérêt national » en 2008-2009, « Nos ancêtres les Barbares », des initiatives pour intéresser la jeunesse à l’archéologie et à l’histoire locales, et de nouvelles fouilles dont l’exposition de 2016-2017 montre les trouvailles les plus spectaculaires. Plus connu à l’Assemblée nationale comme spécialiste du budget de la Défense – sa ville abrite la base aérienne 113, dépositaire de l’arme nucléaire et premier employeur du département –, F. Cornut-Gentille est devenu depuis 2002 un ardent défenseur de l’archéologie comme « outil politique ».

Car, expliquait-il dans le Huffington Post (16 mars 2016), « au contact de l’archéologie, les jeunes peuvent comprendre comment leur histoire personnelle et familiale vient de loin et se mêle à d’autres histoires. À notre époque où l’inculture produit une histoire fantasmée qui nourrit les tensions et les peurs, il est en effet extrêmement important d’ouvrir le questionnement pour y apporter des réponses rationnelles. C’est ce que permet l’archéologie : en s’appuyant sur l’émotion, elle suscite des questions essentielles : qu'est-ce qu’un peuple ? Qui sont ces morts sous nos pieds, comment vivaient-ils, en quoi croyaient-ils ? Comment me situer par rapport à ce passé ? Où sont mes propres ancêtres ?... Elle favorise ainsi l’accès à un savoir individuel et collectif, là où beaucoup sont aujourd’hui submergés par les idées reçues et les émotions immédiates, qui laissent le champ libre à toutes les manipulations. Dans ce sens, elle est un véritable outil politique, une clé utile pour combattre l’actuelle paranoïa identitaire, autant qu’une arme pour sauvegarder le patrimoine. »

Sur ces arguments, la communauté d’agglomération qu’il préside a engagé 510 000 euros (dont 48 % de subventions) sur les 4 millions de son budget « culture » (38 millions au total), pour cette exposition portant « une ambition de notoriété pour le territoire ». Une autre ambition était d’intéresser à l’Austrasie la jeunesse des quartiers nord et est de Saint-Dizier, classés en « zone de sécurité prioritaire », inspirant sans doute la présentation délibérément « pédagogique » des vitrines et la teneur plus concrète des sujets traités. Ils complétaient souvent l’exposition de Cluny conçue conjointement, avec les mêmes spécialistes du monde mérovingien, en livrant des aperçus sur la vie des campagnes, l’évolution des centres urbains, le fonctionnement et la production des ateliers métallurgiques, etc. On y trouvait aussi d’utiles mises en garde contre diverses élucubrations pseudo archéologiques – dont celles de l’Ahnenerbe, officine de « recherche » et de propagande sur « l’héritage ancestral » germanique créée par Himmler et vite rattachée à la SS.

Parallèlement à cette exposition, accompagnée d’un catalogue des plus sérieux et richement informés, diverses « animations » étaient proposées : colloque international, conférences, mais aussi « week-end de reconstitutions austrasiennes » (présentations d’une ordalie, de « l’armement chez les Germains », « des peuples germaniques à travers l’Antiquité tardive », de « la cuisine mérovingienne »…), spectacles de chasse à l’ours, stands d’« artisanat d’hier et d’aujourd’hui », semaine du goût associant des lycéens à la confection de dîners et de cocktails « austrasiens », aménagement des Petites Halles de la ville en « taverne Childebert » promouvant la bière du même nom avec « crêpes à l’ancienne », saltimbanques, « souper médiéval animé », etc. Participant de la politique de « valorisation touristique » de l’agglomération et justifiant les frais qu’elle avait engagés à ce titre, ces attractions ne devaient pas suivre l’exposition à Saint-Germain-en-Laye, dont les visiteurs seront ainsi privés de « bière Childebert ».

« Décentrer notre regard »

À Paris, la Cité des Sciences et de l’Industrie, qui compte six espaces d’exposition temporaire, propose sur deux d’entre eux « Quoi de neuf au Moyen Âge ? » (jusqu’au 6 août 2017), manifestation mieux définie par son sous-titre « Tout ce que l’archéologie nous révèle », rappelant qu’elle s’appuie principalement sur les travaux de l’Inrap, qui l’a coproduite. Il aurait été plus exact – mais peut-être moins aguichant – de l’intituler « Quoi de neuf sur le Moyen Âge ? », car on n’y voit à peu près rien de ces objets médiévaux dont l’invention ou le perfectionnement a préparé ce monde moderne qu’illustrent d’autres salles de cette institution vouée aux sciences et à l’industrie. Le livre-catalogue comprend heureusement un court chapitre évoquant notamment ces questions : « Atelier ou usine ? Artisanat ou industrie ? », pour souligner « la diversité du monde de la production », de plus en plus nette au cours de la fin de cette période. 

Fruit de la collaboration d’une quinzaine d’historiens et d’archéologues, l’exposition se distingue en beaucoup de points de celles de Cluny et de Saint-Dizier, plus orientées vers les arts, les styles et les procédés mis en œuvre. Très pédagogique dans sa conception et sa présentation, elle s’ouvre sur une mise en perspective chronologique du millénaire considéré, puis offre six sections, respectivement dévolues aux populations et à leurs mouvements, aux « campagnes au quotidien », aux rapports des hommes avec les paysages et les ressources, aux élites médiévales, à « la circulation des hommes, des marchandises et des idées », et enfin aux « villes du Moyen Âge ». Ce sommaire ne livre qu’un très mince aperçu des récentes avancées de l’histoire et de l’archéologie qui s’y trouvent passées en revue (et parfois résumées de façon un peu frustrante), par exemple à propos de la succession de changements climatiques qui fit passer d’« une période froide et humide », contemporaine des Mérovingiens et des Carolingiens, à un « optimum climatique médiéval » entre 900 et 1299, puis à un « petit âge glaciaire » de 1300 à la fin du xixe siècle, selon ce que la dendrochronologie permet de déduire pour les temps les plus reculés. 

Sont aussi évoqués les progrès accomplis dans l’Occident médiéval en matière de médecine, d’astronomie et de connaissances géographiques, principalement grâce aux contacts avec le monde islamique, les tours de force architecturaux des édifices « romans » et « gothiques », etc. L’intéressant chapitre fermant le catalogue, « Le Moyen Âge aujourd’hui, entre exotisme et héritages », distingue entre héritages « visibles et invisibles », « usages et mésusages du Moyen Âge », et insiste sur la nécessité de « repenser » à la fois les images sans cesse « recyclées » qui en sont parvenues jusqu’à nous, et la manière de « “faire parler” ces objets muets » et ces textes employant « une langue que nous ne comprenons plus » dont s’occupent archéologues et historiens médiévistes. Telle est aussi la substance de la préface de Dominique Garcia, président de l’Inrap, invitant à « décentrer le regard » sur cette période.

S’il lui a semblé nécessaire de « souligner la dynamique économique et culturelle qui succède à l’effondrement de l’Empire romain » ainsi que « l’ouverture du Moyen Âge à la modernité », le « regard » de cette exposition évite certains sujets tout aussi « centraux » au Moyen Âge qu’aujourd’hui, comme l’accumulation des richesses et les rapports entre puissants et gens de peu, potentiores et tenuiores, selon la distinction du droit romain de la fin de l’Empire. Il était sans doute hors de propos d’y discuter l’hypothèse (posée par Sombart en 1902) d’un « capitalisme industriel » dès le xive siècle, non d’y rappeler la constitution d’un capitalisme financier déjà très efficace dans les premières années du siècle précédent, habile à contourner les restrictions sur les taux de crédit, et développant avec Léonard de Pise (dit aussi Fibonacci, Le Livre de l’abaque, 1202) des formules de mathématiques financières toujours en usage chez les traders chargés d’anticiper l’évolution des titres ou des indices boursiers, mais déjà enseignées au xive siècle dans les « écoles de commerce » (scuole d’abaco) de Florence. « Tables de taux d’intérêt cumulatif », « inventaires périodiques », « théorie des options », « comptabilité en partie double », « marché à terme » spéculatif, quels instruments l’actuelle « financiarisation » généralisée ne doit-elle pas au Moyen Âge ? Chercher à l’évaluer n’aurait pas été sans intérêt.

Quant aux élites mérovingiennes, ni l’exposition de Cluny ni celle de Saint-Dizier ne suggéraient d’où leur venait un tel train de vie, avec ces parures et ces objets de prestige, livres, tablettes, etc., qui livrent une si haute idée des arts qu’elles encourageaient. Des études de plus en plus précises mettent en évidence une économie générale de la « prédation » : accaparements de terres et de taxes, rançonnements, « butins, rapines, impôts, amendes judiciaires », etc. Georges Duby (Guerriers et paysans, viie-xiie siècle, Gallimard, 1973) voyait dans ce régime ordinaire de « prédation » l’une des sources majeures du « premier essor de l’économie européenne » : « Ravir, offrir : ces deux actes complémentaires gouvernent pour une très large part les échanges de biens. Une intense circulation de dons et de contredons, de prestations cérémonielles et sacralisées, parcourt d’un bout à l’autre le corps social : ces offrandes détruisent en partie les fruits du travail, mais elles assurent une certaine redistribution de la richesse » ! Quoi que vaillent par ailleurs les notions de « néomédiévalisme » et de « reféodalisation », n’est-ce pas avant tout de « prédation » que semble aussi vouloir se nourrir le capitalisme contemporain ?

Précarité de l’« archéologie préventive » à la française

Gérant un budget de 160 millions d’euros, l’Inrap emploie environ 2 000 personnes, dont près de la moitié ont des tâches de « bureau » plus que de « terrain », et beaucoup d’autres des activités mêlant les deux. Depuis sa création en 2002, on ne compte plus les grèves ou mouvements de revendication menés par ses archéologues, capables par exemple de se rassembler à « plus d’un millier » pour manifester à Paris contre « la concurrence commerciale » instaurée par la loi de 2003 (France Culture, 19 novembre 2013). Le 21 mars 2016, tandis que les députés débattaient d’un projet de loi concernant l’architecture et le patrimoine, 150 archéologues du service public de l’archéologie en grève (Inrap, SRA, CNRS) s’introduisaient au centre George Pompidou, bloquant les caisses et déclarant l’accès libre, répétant l’opération qu’ils avaient menée en février 2012 au Grand Palais.

Selon le communiqué alors diffusé par l’intersyndicale Syndicat général des personnels publics de l’archéologie (CGT-Culture), Snac FSU et CNT-CCS, « la crise dangereuse que traverse la discipline résulte de la course au moins-disant financier engagée par les opérateurs privés : les rapports de la Cour des comptes et de la députée Martine Faure l’ont bien mis en évidence. Cette spirale déflationniste est aggravée par les millions d’euros distribués aux opérateurs privés sous la forme du Crédit Impôt Recherche. Elle est destructrice pour le patrimoine archéologique et pour les personnels de l’ensemble des opérateurs, publics ou privés. » Ceux de l’Inrap sont au mieux des « agents contractuels de droit public », sans statut de fonctionnaire, et environ un cinquième d’entre eux sont recrutés en CDD, y compris pour coordonner ou surveiller des chantiers, proportion encore plus importante (30 % au moins) chez les « opérateurs privés » et leurs sous-traitants, avec des salaires loin de correspondre aux qualifications exigées ou à la « pénibilité » du travail de terrain.

La loi de 2003, modifiant celle qui avait introduit deux ans plus tôt l’archéologie « préventive » dans les prérogatives et les obligations de l’État, y avait ajouté les « collectivités territoriales » habilitées aux travaux de diagnostic et de fouilles à travers leurs services archéologiques respectifs, et les « opérateurs privés » associations, personnes physiques ou sociétés « agréées par l’État » sur « avis du Conseil national de la recherche archéologique », pour entreprendre des fouilles « sur la base des prescriptions » formulées par l’administration territoriale ou d’État. Le choix de « l’opérateur » était laissé à « l’aménageur, maître d’ouvrage de la fouille archéologique », définissant avec lui « le projet scientifique d’intervention et les conditions de sa mise en œuvre (prix, délais…) ».

Depuis lors, une nouvelle loi a réduit à quelques mois les délais laissés aux archéologues « avant que le béton ne soit coulé » (Le Monde, 21 février 2009), la sous-direction de l’Archéologie au ministère de la Culture et de la Communication a ensuite invité ses services à « limiter la consommation des sites » de fouilles, de plus en plus difficiles à surveiller faute de personnel, l’Autorité de la concurrence, saisie en 2015 par deux « opérateurs privés », a tancé l’Inrap pour « accès à des informations privilégiées » et « pratiques tarifaires intervenant dans un contexte de subventions croisées », amenant l’Institut à accepter en novembre 2016 sept « engagements » conformes au Code du commerce, et le gouvernement a oublié la « proposition de titularisation des personnels de l’Inrap » qu’il avait promis de déposer sous forme d’amendement à son ultime loi de finances rectificatives. Adoptée le 22 décembre, publiée le 30, les mots « Inrap », « archéologie », « titularisation » y sont introuvables…

Gilles Bounoure. Publié dans le numéro 33 de la revue Contretemps.

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